Note3
Ramsès II : pharaon de l'exode
Le Coran évoque à plusieurs reprises la noyade de Pharaon et de ses troupes lors de la poursuite des Enfants d'Israël. Le passage le plus singulier se trouve en 10:90-92 : après avoir été atteint par la noyade, Pharaon proclame sa foi, mais il lui est répondu : « Maintenant ? Alors qu'auparavant tu as désobéi... » Puis vient cette déclaration : « Nous allons aujourd'hui épargner ton corps, afin que tu deviennes un signe pour ceux qui viendront après toi. » Le texte établit ainsi explicitement une distinction entre la mort de Pharaon par noyade et la préservation de son corps comme signe destiné aux générations ultérieures. On peut en effet s'interroger sur la finalité de la restitution de son corps mourant, comparé à sa disparition définitive dans les eaux, si ceux qui sont visés étaient ses contemporains restes à l'arrière.
Cette formulation mérite une attention particulière dans le contexte égyptien. La conservation des dépouilles royales constituait une pratique majeure de la civilisation pharaonique. Les corps de plusieurs souverains ont effectivement été préservés et certains ont traversé les siècles jusqu'à être retrouvés dans les nécropoles royales thébaines. Le rapprochement avec le verset coranique est donc historiquement intéressant : le corps d'un souverain mort aurait pu devenir, pour les générations suivantes, un objet matériel témoignant de son existence et de sa disparition.
Il faut cependant distinguer ce que le verset affirme de ce que l'histoire permet d'établir. Le Coran ne précise ni la méthode de conservation du corps, ni son lieu de dépôt, ni l'identité archéologique d'une momie particulière. Il affirme seulement que le corps de Pharaon a été « épargné » ou préservé afin de constituer un signe pour les générations suivantes.
L'intérêt du passage réside précisément dans cette formulation : alors que Pharaon est présenté comme ayant péri par engloutissement, son corps n'est pas destiné à disparaître avec les autres victimes. Sa dépouille devient au contraire un signe durable. Dans le contexte d'une civilisation qui accordait une importance exceptionnelle à la conservation des corps royaux, cette représentation possède une cohérence historique remarquable, même si elle ne permet pas, à elle seule, d'identifier le souverain concerné parmi les momies découvertes en Égypte.
Les versets relatifs à la noyade de Pharaon
Le récit coranique situe également son pouvoir dans un espace qui comprend la terre vers laquelle les Enfants d'Israël sont finalement conduits. Après la période d'errance, le texte évoque l'héritage de cette terre (Coran 7:137), tandis que d'autres passages décrivent Pharaon comme exerçant son pouvoir sur les régions de son royaume et mobilisant ses troupes contre Moïse (Coran 26:52-53).
À cela s'ajoute un indice historique extérieur au texte : la stèle de Mérenptah, datée de la fin du XIIIe siècle av. J.-C., constitue la plus ancienne mention connue d'Israël dans une inscription égyptienne. Elle témoigne de la présence d'Israël en Canaan à cette époque et fournit ainsi un repère chronologique important pour replacer le récit dans l'histoire égyptienne et levantine.
Parmi les souverains susceptibles de correspondre au Pharaon du récit coranique, Ramsès II présente plusieurs concordances remarquables. Son règne est caractérisé par une forte affirmation de sa nature divine : Ramsès II est représenté et honoré comme un souverain divin de son vivant, tout en ayant lui-même des dieux. Son autorité s'étendait également à Canaan, où son activité militaire et administrative est attestée. La présence de monuments, de représentations royales et de scarabées portant son nom dans le Levant témoigne de cette implantation du pouvoir ramesside dans la région.
Quatre apparentes incohérences et leur résolution inattendue dans le contexte égyptien
Plusieurs éléments du récit coranique peuvent, à première lecture, apparaître comme des incohérences ou des étrangetés. Or, lorsqu'ils sont confrontés au contexte historique et religieux de l'Égypte ancienne, ces difficultés trouvent des résolutions qui donnent au récit une cohérence inattendue.
La première concerne le corps de Pharaon. Le récit de l'Exode présente Pharaon et son armée comme engloutis dans les eaux, ce qui pourrait naturellement conduire à penser que le corps du souverain a disparu avec les autres. La découverte de sa dépouille détruisant l'historicité du récit de l'exode. Le Coran introduit pourtant une précision singulière : « Nous allons aujourd'hui épargner ton corps, afin que tu deviennes un signe pour ceux qui viendront après toi » (10:92). Or, plusieurs pharaons correspondant aux différentes hypothèses historiques relatives à l'Exode possèdent effectivement des dépouilles conservées et retrouvées. Le texte coranique ne laisse donc pas entendre que le souverain a disparu sans laisser de trace : il annonce précisément la préservation de son corps.
La deuxième concerne la prétention divine de Pharaon. Le Coran présente une situation qui pourrait sembler contradictoire à première vue : Pharaon affirme « Je ne connais pour vous aucune divinité autre que moi » (28:38) et « Je suis votre seigneur, le Très-Haut » (79:24), tout en étant associé à « tes divinités » (7:127), et il reproche aux magiciens : « Vous avez cru en lui avant que je ne vous en donne la permission » (7:123 ; 20:71 ; 26:49), montrant ainsi qu'il revendique une autorité jusque sur la légitimité religieuse de ses sujets. Cette apparente contradiction devient intelligible dans le contexte religieux et politique de l'Égypte ancienne : le pharaon pouvait être divinisé tout en régnant au sein d'un univers polythéiste et en reconnaissant les divinités d'autres peuples. Le traité de paix conclu par Ramsès II avec le roi hittite Hattousili III, en l'an 21 de son règne, en fournit un exemple particulièrement concret : les dieux égyptiens et hittites y sont invoqués comme témoins et garants du pacte. Ainsi, l'affirmation d'une autorité divine suprême par Pharaon décrit également comme ayant des dieux ; loin d'infirmier la vraisemblance des récits, en se résolvant parfaitement avec la connaissance du milieu égyptien antique deviennent des signatures d'authenticité.
La troisième difficulté concerne la construction demandée par Pharaon à Haman : « Allume-moi un feu sur la terre, puis assigne-moi une construction afin que je puisse atteindre les voies des cieux et regarder le dieu de Moïse » (28:38). Prise comme l'ordre de construire simplement un palais ou une tour destinée matériellement à atteindre le ciel, la scène paraît absurde. Elle se résoud ici encore naturellement lorsque l'on restitue les fonctions rituelles et processuelles de l'architecture monumentale égyptienne. Les monuments et les parcours cérémoniels pouvaient mettre en scène une progression du monde terrestre vers le domaine divin. L'architecture monumentale ne constituait donc pas nécessairement un moyen physique d'atteindre le ciel, mais pouvait matérialiser rituellement cette ascension et cette relation avec le domaine céleste.
Un quatrième élément concerne la géographie du récit. Le Coran présente les Enfants d'Israël comme quittant le domaine soumis à Pharaon, tandis qu'il annonce ensuite qu'ils hériteront des régions bénies et de la terre qu'ils occupaient ou dont ils avaient été privés (7:137). Cette configuration devient particulièrement intéressante si le territoire sous domination égyptienne au moment du départ comprend une partie de Canaan : l'Exode s'opèrerait ainsi depuis la terre promise au-delà du Jourdain, suivi d'un retour et d'un héritage ultérieurs. Al-Ṭabarī avait déjà envisagé une lecture géographique de cette nature dans son commentaire, tout en estimant qu'elle ne devait pas être retenue. Cette lecture contraste avec la tradition biblique, dans laquelle l'Égypte devient précisément le pays dont Israël doit s'éloigner et auquel le retour est interdit : « Vous ne retournerez plus par ce chemin » (Deutéronome 17:16), tandis que Moïse avertit Israël de ne pas retourner en Égypte (Deutéronome 28:68). Là encore, le récit coranique présente une configuration qui peut paraître inhabituelle si on la lit à travers le cadre biblique, mais qui acquiert une cohérence particulière lorsqu'elle est confrontée à la géographie historique de la domination égyptienne au Levant.
Ainsi s'ajoute un quatrième élément au faisceau de concordances : le corps préservé de Pharaon, sa prétention divine au sein d'un environnement polythéiste, la dimension processuelle et céleste de la construction, et enfin la géographie particulière de l'Exode et de l'héritage territorial. La convergence de ces résolutions, chacune relevant d'un domaine différent, constitue un argument contre l'hypothèse d'une élaboration simplement hasardeuse du récit.
Ces éléments sont remarquables parce que leurs difficultés ne sont pas résolues par une modification du texte, mais par la restitution d'un contexte historique cohérent : le corps du souverain qui subsiste après sa noyade, la prétention divine du Pharaon au sein d'un univers pourtant polythéiste, ou la construction destinée à « atteindre » le dieu de Moïse, comprise à la lumière des rites et parcours processuels.
Pris séparément, chacun de ces rapprochements pourrait être discuté. Pris ensemble, ils constituent cependant un faisceau particulier de concordances. La valeur de ces concordances ne réside pas dans chacun de ces rapprochements pris isolément, mais dans leur convergence : des éléments qui paraissent problématiques hors contexte deviennent cohérents une fois le contexte égyptien reconstitué. Cette résolution convergente de difficultés qui n'étaient pas nécessairement évidentes à résoudre rend particulièrement difficile l'hypothèse selon laquelle ces caractéristiques résulteraient d'une élaboration littéraire purement hasardeuse.

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