Note33
Du Sinaï traditionnel à al-Ḫrob : toponymie, contrôle égyptien et formation d’Israël
Introduction
La localisation du Sinaï et du désert de Paran dépend de la manière dont on comprend la succession des événements : sortie d'Égypte, période d'errance, puis réimplantation progressive en Terre promise quittée sous persécution.
La tradition a souvent identifié le Sinaï avec la péninsule qui porte aujourd'hui ce nom. Pourtant, cette identification pose une difficulté historique : à l'époque du Nouvel Empire égyptien, cette région se trouvait encore dans la sphère de contrôle de l'Égypte.
Une autre lecture consiste à replacer l'Exode dans le contexte géopolitique de la fin de l'âge du bronze : une période où l'Égypte domine encore Canaan (la terre promise à Abraham) sous Ramsès II [2], puis perd progressivement son influence, ouvrant la voie à un retour et une nouvelle organisation politique dans la région.
La sortie de l'ordre pharaonique
Le récit biblique présente l'Exode comme une rupture avec le pouvoir de Pharaon. Israël ne quitte pas seulement une condition sociale : il quitte un ordre politique.
Cette dimension apparaît également dans le Coran lorsque Pharaon accuse Moïse :
« Es-tu venu à nous, ô Moïse, pour nous faire quitter notre territoire [1] par ta magie ? » (Coran 20:57)
Le récit coranique présente ensuite un renversement historique :
« Ainsi, les fîmes-Nous sortir des jardins et sources, des trésors et d'un lieu de séjour agréable. Il en fut ainsi, et Nous les donnâmes en héritage aux enfants d'Israël. » (Coran, 26:57-59)
« Et les gens qui étaient opprimés, Nous les avons fait hériter les contrées orientales et occidentales de la terre que Nous avons bénies. Et la très belle promesse de ton Seigneur sur les enfants d'Israël s'accomplit pour prix de leur endurance. » (Coran, 7:137)
L'héritage n'est pas immédiat. Il intervient après une période de transition :
« Elle leur sera interdite pendant quarante ans : ils erreront sur la terre. » (Coran, 5:26)
Le récit présente donc une succession logique : séparation d'avec Pharaon, période d'errance dans le désert, puis réinstallation dans le territoire promis quitté quarante ans.
La péninsule appelée aujourd'hui Sinaï et la question du territoire de Pharaon
L'identification du Sinaï biblique avec la péninsule qui porte aujourd'hui ce nom soulève une difficulté géographique et historique. À l'époque du Nouvel Empire égyptien, cette région ne constituait pas un espace extérieur au monde égyptien, mais appartenait à son aire d'expansion et de contrôle.
La présence égyptienne concernait l'ensemble de la péninsule, même si ses formes variaient selon les régions.
Au nord du Sinaï, l'Égypte exerçait un contrôle particulièrement stratégique : cette zone constituait la voie terrestre reliant la vallée du Nil à Canaan. Elle était parcourue par des routes militaires, protégée par des forteresses et intégrée au système administratif égyptien.
Au sud du Sinaï, la relation était davantage liée à l'exploitation des ressources. Les expéditions organisées par l'État égyptien vers les zones minières de turquoise et de cuivre montrent que cette région était également intégrée à la sphère économique et religieuse de l'Égypte.
Ainsi, la péninsule actuelle du Sinaï ne doit pas être considérée comme une zone désertique neutre séparant l'Égypte de la Terre promise. Elle faisait partie d'un espace dominé, ainsi que la terre promise, exploitées ou contrôlées à différents degrés par Pharaon.
Cette donnée devient essentielle lorsque l'on considère la logique du récit de l'Exode. Le départ d'Égypte n'est pas présenté comme un simple déplacement dans un désert proche, mais comme une rupture avec l'autorité de Pharaon, suivie d'une période d'errance avant l'héritage du territoire promis.
Dans cette perspective, rechercher le Sinaï historique dans des espaces désertiques plus orientaux permet de mieux correspondre à l'idée d'une séparation progressive avec le monde pharaonique, avant l'installation d'Israël dans un territoire qui devient son héritage.
La correspondance entre Horeb et al-Ḫrob
L'étude du toponyme al-Ḫrob, relevé par Alois Musil dans le nord-ouest de l'Arabie, présente un intérêt particulier lorsqu'on le rapproche du nom biblique Horeb. Musil écrit explicitement al-Ḫrob et situe ce lieu dans le secteur du šeʿîb al-Ḫrob, qu'il considère comme une localisation possible du Horeb biblique. Cette identification fut ensuite reprise par H. St. John Philby. Ce dernier rapporte le nom sous la forme Hurab, également prononcée Hrub par son informateur local, et précise que Hurab désignait principalement le wadi, tandis que la montagne elle-même portait le nom de Al-Manifa, « l'élevée, la supérieure ».
La correspondance linguistique mérite une attention particulière. Le nom hébreu חֹרֵב (Ḥōrēv) est traditionnellement rapproché de la racine ḥ-r-b, associée aux notions de sécheresse, d'aridité, de désolation et de ruine. La forme arabe al-Ḫrob, telle que transcrite par Musil, peut quant à elle être rapprochée de la racine خ-r-b, dont dérivent notamment kharib, « ruiné, dévasté », et kharāb, « ruine, dévastation ». Il existe donc une convergence phonétique et sémantique remarquable entre Horeb et al-Ḫrob, même si cette correspondance ne suffit pas à démontrer une origine commune des deux toponymes.
Un autre élément vient cependant renforcer l'intérêt de cette localisation : les traditions locales relatives à Jéthro et à Moïse. Philby rapporte l'existence, dans cette région, de structures appelées les « Cercles de Jéthro », associées par la tradition locale à Jéthro, le beau-père de Moïse. Il rapporte également que les habitants conservaient le souvenir d'une présence ancienne de leurs ancêtres dans cette région et associaient celle-ci au séjour de Moïse, qui y aurait gardé les troupeaux de Jéthro. Ces traditions sont particulièrement significatives puisque le récit biblique situe précisément Moïse à Madian, chez Jéthro, après sa fuite d'Égypte.
La combinaison de ces éléments mérite donc d'être considérée dans son ensemble : Madian, la tradition locale concernant Jéthro et Moïse, les Cercles de Jéthro, le wadi Hurab/Hrob, et la montagne voisine appelée Al-Manifa. Il ne s'agit pas de preuves indépendantes permettant à elles seules d'identifier le Horeb, mais leur convergence géographique et traditionnelle constitue un ensemble cohérent qui justifie l'examen approfondi de cette région.
La question de l'étymologie de Hurab/Hrob reste ouverte. Si la forme ancienne devait être rattachée à خ-r-b, elle pourrait évoquer la ruine, la dévastation ou la désolation, rejoignant ainsi le champ sémantique traditionnellement associé à Horeb. Si, au contraire, la forme Hurab devait être rattachée à ه-r-b, elle pourrait être associée à l'idée de fuite. Cette seconde possibilité serait particulièrement intéressante dans le contexte de la tradition de Moïse : le wadi aurait pu conserver le souvenir d'un événement associé à sa fuite et à son long séjour à Madian. Toutefois, cette interprétation demeure hypothétique tant que la graphie arabe ancienne du toponyme et la date de son attribution ne sont pas établies.
Ainsi, l'intérêt de la région ne repose pas sur une simple ressemblance de noms. Il réside dans la convergence de plusieurs indices : un toponyme proche de Horeb, une localisation dans la région traditionnellement associée à Madian, une montagne appelée Al-Manifa, les Cercles de Jéthro et une tradition locale reliant cette région à Moïse et à Jéthro. La détermination de l'ancienneté de ces traditions et du toponyme Hurab/Hrob constitue dès lors une étape essentielle pour évaluer leur portée historique.
Sīnīn, Sīnāʾ et l'étendue ancienne du désert du Sinaï
Le Coran emploie deux formes pour désigner le mont associé au Sinaï :
- طُورِ سِينِينَ — Ṭūr Sīnīn (Coran 95:2)
- طُورِ سَيْنَاءَ — Ṭūr Sīnāʾ (Coran 23:20)
Le Coran emploie deux formes apparentées, Sīnāʾ et Sīnīn, pour désigner le Ṭūr. Cette double appellation constitue un indice d'apparentement toponymique. Or la formation en -īn à partir d'un nom propre est attestée dans le corpus arabe, notamment avec Ilyās/Ilyāsīn [3] (Coran, 6:85;, 37:130). Si Sīnīn conserve de la même manière une forme dérivée ou étendue de Sīn/Sīnāʾ, il devient possible d'envisager que les deux appellations ne désignent pas simplement deux variantes phonétiques d'un même point, mais puissent correspondre à des extensions géographiques apparentées. Dans ce cadre, Sīnāʾ pourrait désigner le massif ou l'espace traditionnel du Sinaï, tandis que Sīnīn pourrait avoir conservé une désignation plus large d'un ensemble territorial comprenant plusieurs régions apparentées, éventuellement de part et d'autre du golfe d'Aqaba.
Cette coexistence de Sīnīn et Sīnāʾ peut donc être comprise comme la conservation, par le Coran, de deux formes toponymiques anciennes désignant le même complexe géographique ou religieux. Elle ne permet toutefois pas, à elle seule, de déterminer l'étendue exacte du territoire désigné.
Cette question est particulièrement importante pour Madyan. Les régions du Sinaï, du golfe d'Aqaba, de l'Arabah et de Madyan constituent un ensemble géographique désertique continu, tandis que les limites territoriales de Madyan dans l'Antiquité ne correspondent pas nécessairement aux frontières politiques modernes.
La Bible emploie Sinaï et Horeb comme des désignations équivalentes ou étroitement liées, tandis que Paran apparaît comme un désert situé au-delà de Horeb (Nombres, 10:12), (Deutéronom, 33:2). Or Horeb est lui-même situé dans le contexte de Madyan (Exode, 3:1). Cette organisation géographique suggère que, pour les rédacteurs bibliques, la région concernée pouvait être désignée sous le nom de Sinaï/Horeb, ce qui laisse envisager que la partie madianite de cet espace était alors comprise dans l'aire toponymique du Sinaï, localement appelé Horeb.
Cette approche permet de ne pas imposer aux données anciennes la géographie moderne et de tester l'hypothèse à partir des attestations historiques des différents toponymes : Sîn, Sînîm, Sīnāʾ, Sīnīn, Horeb et Madyan.
Le recul progressif de l'Égypte en Canaan
Le contexte change à la fin du Nouvel Empire.
Sous Ramsès II, l'Égypte conserve encore une forte présence en Canaan. Mais après cette période, notamment sous Ramsès III, son contrôle devient progressivement moins efficace.
L'Égypte continue d'exister comme puissance régionale, mais son administration du Levant perd de sa capacité de domination. Les anciennes structures impériales se fragilisent, laissant davantage d'espace aux populations locales.
Cette période correspond à une transformation profonde du paysage humain de Canaan.
Dépeuplement et nouvelle implantation dans les hautes terres
Les travaux d'Israël Finkelstein et de Neil Asher Silberman permettent d'éclairer le phénomène de dépeuplement et de repeuplement des hautes terres par un modèle de mobilité récurrente des populations. Dans La Bible dévoilée, les auteurs montrent que les hautes terres de Canaan ont connu, au cours de leur histoire, plusieurs cycles au cours desquels des populations pastorales se sont sédentarisées, ont développé des établissements agricoles, puis ont progressivement quitté ces zones lorsque les conditions devenaient moins favorables, avant d'y revenir lors de périodes plus propices. Pour illustrer ce mécanisme, ils le rapprochent des mouvements observés chez les populations bédouines sous l'Empire ottoman : lorsque la pression fiscale et les conditions économiques devenaient trop lourdes, certaines populations se retiraient vers les régions désertiques ; lorsque les taxes étaient réduites et que les conditions redevenaient plus favorables, elles pouvaient revenir et se réinstaller dans les zones cultivables.
Ce modèle est particulièrement intéressant pour comprendre la transition entre la fin de l'âge du Bronze et le début de l'âge du Fer. Le dépeuplement de certaines régions ne doit donc pas nécessairement être interprété comme la disparition de leurs populations, mais comme un déplacement temporaire d'une partie de celles-ci vers des espaces plus adaptés à l'élevage pastoral. La réoccupation ultérieure des hautes terres pourrait ainsi correspondre, au moins en partie, au retour de populations locales lorsque les conditions économiques, politiques ou environnementales redevinrent favorables. Finkelstein et Silberman considèrent précisément que les premiers établissements israélites s'inscrivent dans ce processus de transformation de populations locales, et non dans l'arrivée massive d'un peuple entièrement étranger à Canaan.
Dans cette perspective, la continuité de la culture matérielle entre les phases antérieures et postérieures au dépeuplement prend une importance particulière. La poterie et plusieurs autres éléments archéologiques ne témoignent pas d'une rupture radicale de population. La principale modification observable concerne certaines pratiques culturelles, notamment la quasi-absence de restes porcins dans les nouveaux établissements. Le phénomène pourrait ainsi être décrit comme une mobilité et une réorganisation d'une population en grande partie locale, accompagnées de l'émergence progressive de pratiques distinctives qui contribueront à la formation de l'identité proto-israélite.
Une implantation progressive depuis le Sud
Cette évolution correspond à une implantation graduelle plutôt qu'à un remplacement brutal de population.
Le scénario général serait celui d'une transition :
- l'Égypte domine Canaan pendant le Nouvel Empire ;
- cette domination s'affaiblit progressivement ;
- des populations nouvelles ou réorganisées s'établissent dans les régions moins contrôlées ;
- une identité israélite se forme progressivement.
Dans cette perspective, le retrait de l'autorité égyptienne crée le contexte politique permettant l'apparition d'Israël.
Si l'Exode représente une véritable sortie du pouvoir pharaonique, le Horeb historique doit être recherché dans une région extérieure au contrôle égyptien direct.
Cette logique conduit à envisager les grands déserts orientaux, au-delà du Jourdain et vers l'Arabie.
Le désert de Paran appartiendrait donc au même ensemble géographique : un vaste espace désertique, au delà du Jourdain, la mer des roseaux, à l'extérieur de l'Égypte qui incluait la péninsule du Sinaï et Canaan.
Cette localisation permet de comprendre la période d'errance avant un retour dans la Terre promise et l'implantation progressive d'Israël dans un contexte où l'Égypte perdait son ancienne domination.
Conclusion
Le récit coranique présente une progression : sortie de Pharaon, période d'épreuve dans le désert, puis héritage du territoire promis.
Le contexte historique de la fin du Nouvel Empire montre parallèlement une évolution majeure : l'affaiblissement progressif de l'autorité égyptienne en Canaan et l'apparition d'une nouvelle implantation dans les hautes terres.
Ainsi, la question du Horeb et de Paran ne se limite pas à une localisation géographique. Elle s'inscrit dans une transformation historique plus large : le passage d'un Levant dominé par l'Égypte à un espace où une nouvelle identité politique, celle d'Israël, peut émerger.
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[1] Canaan était un grenier agricole important et une province stratégique de l'empire. Son importance augmentait lorsque les crues du Nil étaient irrégulières comme lors des plaies d'Égypte, car elle offrait une source complémentaire de ressources alimentaires. Cette observation faisait que le contrôle de Canaan avait une valeur à la fois économique, militaire et politique.
Le contrôle égyptien s'appuyait sur un réseau de forteresses et de centres administratifs fortifiés faisant office de garnisons permanentes. Ces établissements regroupaient des soldats, des officiers, des scribes et des administrateurs dans des complexes comprenant des logements, des entrepôts de vivres et d'armes, des installations destinées aux chevaux et aux chars, ainsi que des sanctuaires voués aux divinités égyptiennes. Réparties sur les principaux axes de communication, ces garnisons permettaient de surveiller le territoire, de protéger les routes commerciales et d'assurer l'autorité du pharaon sur la province.
Les sources égyptiennes montrent en outre que Ramsès II séjourna à plusieurs reprises en Canaan au cours de son long règne. Ses campagnes militaires, les inspections des garnisons et la gestion des affaires de l'empire l'amenèrent à passer de longues périodes dans cette province, notamment dans les années précédant et suivant la bataille de Qadesh (vers 1274 av. J.-C.), lorsque le conflit avec l'Empire hittite mobilisait une part importante des ressources égyptiennes. L'ensemble de ces données archéologiques et historiques montre que Canaan n'était pas un simple territoire voisin de l'Égypte, mais une composante essentielle de son empire asiatique, jouant un rôle militaire, économique et logistique de premier plan.
[3] (Mathieu, 11:14) : « Et, si vous voulez le comprendre (ou le croire), c'est lui (Jean Baptiste) qui est l'Élie qui devait venir » Jean-Baptiste est identifié à Élie : il n'est pas Élie au sens de son identité historique, mais il porte la désignation d'Élie en raison de la fonction et de la tradition prophétique. De même, si Horeb est identifié à Sinaï dans la tradition biblique, Horeb peut être désigné comme Sinaï sans que les deux toponymes aient nécessairement été originellement identiques.


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