Note35
Lecture territoriale du récit coranique : jardins, sources, demeures et héritage du territoire hérité par Israël
Une lecture globale des passages consacrés à Pharaon permet de formuler une hypothèse géographique et historique assez précise. Le texte décrit un ensemble territorial habité, aménagé et exploité par le pouvoir pharaonique et sa population.
1. Les possessions abandonnées par Pharaon
Dans le passage de Coran 26:53-59, Pharaon apprend le départ des Israélites et envoie des hāshirīn, des « rassembleurs », dans les villes :
« Et Pharaon envoya des rassembleurs dans les villes. »« Ceux-ci sont certes une petite troupe. »
Puis le récit décrit ce que Pharaon et son peuple vont perdre :
« Nous les fîmes sortir de jardins et de sources, de trésors et de demeures honorables. Ainsi, Nous en fîmes hériter les Enfants d'Israël. » (26:57-59)
Le terme employé pour « sources », ʿuyūn, désigne des sources ou points d'eau. Il ne s'agit donc pas du même vocabulaire que celui employé par Pharaon en 43:51, lorsqu'il proclame :
« Le royaume d'Égypte ne m'appartient-il pas, ainsi que ces fleuves [ou canaux] qui coulent sous moi ? »
Le contraste est intéressant : 43:51 évoque le grand système fluvial de l'Égypte, tandis que 26:57 décrit un environnement de jardins, de sources et de demeures.
Cela correspond avec deux environnements hydrologiques différents : le système nilotique d'une part, et des établissements alimentés par des sources d'autre part.
2. Le texte parle d'un patrimoine territorial, et de jardins
Le passage décrit les biens dont Pharaon et son peuple sont privés :
jardins → sources → trésors → demeures
puis affirme :
« Nous en fîmes hériter les Enfants d'Israël. »
Le même verbe d'héritage apparaît en 7:137, où Dieu dit qu'Il a fait hériter au peuple opprimé les régions orientales et occidentales de la terre qu'Il a bénie. Le verset associe donc explicitement l'oppression, le territoire et l'héritage.
Cela donne une structure large :
population opprimée → départ du pouvoir pharaonique → perte des implantations et possessions → héritage territorial par les Israélites.
Dans cette perspective, les soldats constituent une composante du système. Les « jardins », « sources » et « demeures » appartiennent à l'ensemble des établissements urbains, administratifs, agricoles et militaires contrôlés par Pharaon.
3. Cette organisation correspond-elle à la présence égyptienne en Canaan ?
C'est ici que l'archéologie devient particulièrement intéressante.
À Beth-Shean, l'Égypte possédait à l'époque ramesside une véritable ville de garnison. Les fouilles ont mis au jour un secteur résidentiel comprenant des maisons organisées en quartiers, ainsi que des bâtiments égyptiens associés à la garnison : un migdol et une « maison du commandant ».
Pour la XXe dynastie, une vaste zone résidentielle a été fouillée : environ 700 m², avec plusieurs phases d'occupation. Les maisons comportaient des installations de cuisson, mouture, stockage et préparation alimentaire. Les objets découverts témoignent même d'un niveau de vie relativement élevé des habitants de la garnison.
Nous ne sommes donc pas devant une simple caserne isolée où des soldats auraient dormi provisoirement. Beth-Shean correspond à une implantation durable, comportant :
- des militaires ;
- des bâtiments administratifs ;
- des résidences ;
- des installations domestiques ;
- des activités artisanales ;
- une population résidente ;
- et un environnement agricole.
4. L'eau et les cultures
Beth-Shean est particulièrement intéressante parce que son implantation se situe dans une région extrêmement riche en eau et en terres agricoles.
Les fouilles ont d'ailleurs prévu une étude spécifique des restes botaniques, comprenant un chapitre consacré aux cultures et aux données botaniques et entomologiques de Beth-Shean.
Il faut rester rigoureux : cela établit que l'implantation ramesside se trouvait dans un environnement où l'exploitation agricole et végétale était réelle, tandis que les quartiers résidentiels étaient eux-mêmes intégrés à cette implantation.
L'association coranique :
jardins + sources + demeures
est donc matériellement compatible avec le type d'établissement que l'Égypte avait effectivement implanté dans le Levant.
5. La question des familles
Il faut également éviter une représentation trop moderne de la « caserne ».
Les données de Beth-Shean montrent que la garnison comprenait un véritable quartier résidentiel, avec des maisons, des espaces domestiques et des objets correspondant à une vie quotidienne relativement développée.
Cela ne permet pas de démontrer que chaque soldat vivait avec sa femme et ses enfants. Mais cela montre que le personnel égyptien n'était pas nécessairement hébergé exclusivement dans des dortoirs militaires collectifs.
On peut donc envisager des communautés de garnison, avec militaires, administrateurs, artisans et autres résidents, disposant d'habitations et des ressources nécessaires à leur fonctionnement.
6. Les « rassembleurs » prennent alors une signification particulière
Cette organisation donne également un contexte intéressant à 26:53.
Si la présence égyptienne reposait sur plusieurs centres plutôt que sur une armée concentrée dans une seule caserne, l'ordre de Pharaon :
« Il envoya des rassembleurs dans les villes »
peut être compris comme une mobilisation de forces dispersées dans différents centres et plusieurs villes.
Le réseau ne correspond pas à quelques casernes isolées :
Gaza
↓
Deir el-Balah
↓
Tel Seraʿ / Tell el-Farʿah / Tell Jemmeh
↓
Tel Mor / Jaffa
↓
Aphek
↓
Beth-Shean
↓
vallée du Jourdain
La séquence devient alors intelligible :
Ce modèle est compatible avec l'organisation impériale égyptienne attestée à Beth-Shean et dans d'autres centres cananéens.
7. Le problème de la « terre bénie »
C'est ici que 7:137 devient essentiel.
Le Coran ne se contente pas de dire que les Israélites récupèrent quelques biens abandonnés. Il dit que le peuple opprimé reçoit en héritage les régions orientales et occidentales de la terre que Dieu a bénie. Le vocabulaire d'héritage utilisé est le même que dans 26:59.
On peut donc lire les deux passages ensemble :
Le mot « Canaan » n'est pas nécessaire pour constater cette cohérence géographique. La question pertinente devient plutôt : quelle région correspond à cette terre bénie et à ces possessions égyptiennes dont les Israélites héritent ?
C'est alors que la présence égyptienne ramesside en Canaan devient une donnée historique pertinente.
La stèle d'Israël et la présence des Israélites en Canaan
Un élément archéologique majeur vient compléter cette reconstruction : la stèle de Mérenptah, datée généralement vers 1208 av. J.-C. Elle constitue la plus ancienne mention extrabiblique connue du nom Israël. L'inscription présente Israël comme un peuple déjà établi en Canaan, et non comme une ville ou un territoire.
Cette donnée est importante pour la chronologie : Israël est donc attesté en Canaan alors que la domination égyptienne sur la région est encore active, peu avant le retrait progressif de l'Égypte du Levant.
La formule consacrée à Israël est généralement transcrite :
« Israël est dévasté, sa pr.t n'est plus. »
Le terme égyptien pr.t signifie littéralement « semence », « grain » ou « fruit », et peut également prendre le sens métaphorique de « descendance » ou « postérité ». Son interprétation exacte dans la stèle fait l'objet d'un débat égyptologique.
Dans le cadre de notre hypothèse, on peut néanmoins relever une possibilité sémantique intéressante : la « semence » peut être comprise comme la descendance masculine, dans une conception ancienne de la procréation où la semence était associée à l'élément masculin. Cette lecture est cohérente avec le fait que, dans les pratiques de guerre égyptiennes, les hommes ennemis constituaient prioritairement la population combattante et pouvaient être tués ou mutilés, tandis que les femmes et les enfants pouvaient être capturés ou épargnés tel que soutenu dans le Coran.
L'intérêt de la stèle ne dépend cependant pas de cette interprétation. Elle établit déjà un fait essentiel :
Israël → peuple identifié → présence en Canaan → époque ramesside → campagne militaire égyptienne → dévastation.
Cela fournit un point d'ancrage historique particulièrement important pour la reconstruction du récit. Les Israélites ne sont pas seulement attestés après la disparition de l'empire égyptien : ils sont déjà présents en Canaan pendant la période où l'Égypte exerce encore son autorité sur le territoire.
On peut ainsi mettre en parallèle les données :
Récit coranique :
oppression → départ → perte des possessions pharaoniques → héritage par les Israélites.
Données historiques :
présence égyptienne en Canaan → populations locales et israélites → campagne de Mérenptah → dévastation d'Israël → affaiblissement puis disparition progressive du contrôle égyptien.
La stèle constitue donc un ancrage chronologique et géographique indépendant permettant de confronter le récit traditionnel à la situation réelle de Canaan à la fin de l'époque ramesside.
Des constructions égyptiennes aujourd'hui disparues
Un autre élément du récit coranique doit être pris en compte : les Israélites n'héritent pas seulement de terres, de jardins et de sources. En Coran 7:137, le texte précise que Dieu détruit également « ce que Pharaon et son peuple construisaient et ce qu'ils édifiaient ». Cette précision est importante pour l'interprétation archéologique : les constructions liées à la présence égyptienne dans les territoires finalement hérités par les Israélites n'ont pas nécessairement dû parvenir jusqu'à nous dans leur état originel. Forteresses, résidences, bâtiments administratifs, installations militaires, entrepôts ou aménagements hydrauliques ont pu être détruits, abandonnés, démantelés, réutilisés ou recouverts par des occupations ultérieures. L'absence actuelle de vestiges visibles dans certaines zones ne constitue donc pas, à elle seule, une preuve de leur inexistence ancienne. Le texte coranique fournit au contraire un cadre dans lequel la disparition des constructions pharaoniques fait partie du processus de changement de possession du territoire : les Israélites héritent des terres et de leurs ressources, tandis que les constructions associées à l'ancien pouvoir sont détruites ou disparaissent.
L'héritage des terres et la disparition des constructions pharaoniques
Le rapprochement entre Coran 26:57-59 et 7:137 est particulièrement significatif. Dans le premier passage, Pharaon et son peuple sont expulsés de jardins, sources, trésors et demeures, dont Dieu fait ensuite hériter les Enfants d'Israël :
« Ainsi, Nous les fîmes sortir de jardins et de sources, de trésors et de demeures honorables. Ainsi, et Nous en fîmes hériter les Enfants d'Israël. » (26:57-59)
Le second passage élargit cette description à l'ensemble du territoire :
« Et Nous fîmes hériter au peuple qui était opprimé les régions orientales et occidentales de la terre que Nous avions bénie (...) Et Nous détruisîmes ce que Pharaon et son peuple édifiaient et ce qu'ils construisaient. » (7:137)
Le verbe arabe dammarnā exprime une destruction profonde. Le texte met donc en parallèle deux processus : l'héritage du territoire par les Israélites et la destruction des constructions associées au pouvoir pharaonique.
Cette donnée trouve un écho archéologique dans plusieurs sites cananéens de l'époque ramesside. À Beth-Shean, les fouilles ont révélé une importante implantation égyptienne comprenant un temple de la XIXe dynastie, plusieurs monuments et éléments architecturaux égyptiens, ainsi que des statues royales, notamment des fragments associés à Ramsès II et à d'autres souverains. Le site possédait également une garnison, des bâtiments administratifs et des quartiers résidentiels.
À Jaffa, la grande forteresse égyptienne a livré une architecture militaire monumentale ainsi que de nombreux objets égyptiens, notamment des éléments portant des noms royaux et des objets administratifs. Le site témoigne d'une présence égyptienne durable dans l'un des principaux ports de Canaan.
À Deir el-Balah, les fouilles ont mis au jour une forteresse égyptienne ainsi qu'un important cimetière associé à la présence égyptienne. Des objets et éléments architecturaux égyptiens y attestent également le caractère officiel de l'implantation.
Dans la région de Gaza, plusieurs sites ont livré des traces de l'administration égyptienne et de son réseau militaire. Tell el-ʿAjjul, Tell Jemmeh et Tel Seraʿ témoignent notamment de l'implantation égyptienne dans le sud de Canaan. À Tell el-Farʿah (Sud), Tell el-Hesi, Tel Mor, Aphek et Gezer, des bâtiments, objets et éléments architecturaux égyptiens attestent également l'intégration de ces centres au système impérial égyptien, avec une intensité variable selon les périodes.
Ces découvertes montrent que la présence égyptienne en Canaan ne consistait pas uniquement en soldats isolés : elle comprenait forteresses, temples, résidences, bâtiments administratifs, installations économiques et monuments royaux. Certaines constructions ont ensuite été abandonnées, détruites ou intégrées aux occupations ultérieures. Les monuments de Beth-Shean sont particulièrement révélateurs : plusieurs bâtiments égyptiens ont été détruits ou remaniés au cours des changements politiques de la fin du Bronze récent.
Il faut donc replacer l'archéologie dans la logique du texte : le Coran n'annonce pas la conservation éternelle des constructions pharaoniques. Il associe au contraire leur destruction à l'héritage du territoire par les Israélites. L'état fragmentaire actuel des vestiges égyptiens ne constitue donc pas, en lui-même, une contradiction avec cette représentation.
La séquence peut ainsi être reconstruite :
implantation égyptienne en Canaan → forteresses, temples, résidences, jardins et sources → population et administration pharaoniques → perte progressive du contrôle égyptien → destruction, abandon ou réutilisation des constructions → héritage du territoire par les Enfants d'Israël.
À cela s'ajoute la stèle de Mérenptah, qui atteste l'existence d'Israël en Canaan vers 1208 av. J.-C., alors que la présence égyptienne dans la région est encore active. Elle fournit ainsi un point d'ancrage indépendant pour cette coexistence chronologique entre Israël et le système territorial ramesside.
Conclusion
Le récit coranique décrit la perte d'un ensemble territorial pharaonique comprenant des jardins, des sources, des demeures et des richesses, puis l'héritage de cet ensemble par les Enfants d'Israël. L'Égypte ramesside possédait effectivement en Canaan, où les israélites seront massacrés, des centres militaires et administratifs permanents comprenant des quartiers résidentiels, des installations domestiques et une économie locale intégrée à un environnement agricole et riche en eau.

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