Note39

 Le feu sur l’argile : une possible mémoire technologique de l’Égypte ancienne dans le Coran


Le verset 28:38 du Coran rapporte une parole de Pharaon adressée à Hāmān : « Ô Hāmān, mets à feu pour moi sur l’argile, puis établis pour moi une construction afin que je puisse atteindre les voies des cieux et regarder vers le Dieu de Moïse. » Le point linguistique essentiel réside dans l’expression عَلَى الطِّينِ (ʿalā al-ṭīn). La préposition ʿalā signifie « sur », « au-dessus de », tandis que al-ṭīn désigne l’argile ou une matière terreuse. Le texte ne dit donc pas simplement « cuis l’argile » : il décrit littéralement un feu établi sur ou au-dessus du ṭīn. Cette formulation mérite d’être confrontée aux techniques de construction connues dans l’Égypte du Nouvel Empire. 


L’Égypte ancienne maîtrisait en effet plusieurs procédés dans lesquels la chaleur transformait des matières minérales destinées à la construction. Le gypse occupe à cet égard une place particulière. Les données archéologiques montrent que les Égyptiens savaient le chauffer afin de provoquer sa déshydratation et d'obtenir un matériau utilisable comme plâtre ou mortier. Le gypse hydraté perd principalement une partie de son eau sous l'action de la chaleur et devient une forme de sulfate de calcium plus réactive. Après broyage et réhydratation, cette matière peut à nouveau durcir. La chaîne technologique pertinente est donc plutôt : gypse → chauffage → déshydratation → broyage → réhydratation → matériau de construction.


Cette technologie est directement attestée dans le contexte de l'Égypte du Nouvel Empire. À Amarna, durant la XVIIIe dynastie, les Égyptiens utilisèrent notamment des matériaux à base de gypse dans les fondations et les plateformes monumentales. La littérature archéologique décrit certains de ces matériaux comme du « gypsum concrete ». Le gypse pouvait ainsi être transformé en un matériau susceptible de remplir une fonction comparable à celle d'un matériau de construction artificiel. Cette donnée est importante parce qu'elle montre que le gypse n'était pas simplement une matière décorative ou secondaire : il pouvait participer à des opérations architecturales de grande ampleur.


Le contexte ramesside apporte une seconde série d'indices. Les comptes de construction liés au temple de Ramsès II à Abydos témoignent de l'utilisation importante du gypse dans le chantier. Le matériau était approvisionné depuis les zones désertiques voisines et employé dans la préparation des mortiers et des enduits. Le contexte archéologique permet ainsi d'établir que, sous Ramsès II, le gypse faisait partie intégrante de l'économie matérielle de la construction monumentale. Nous ne sommes donc pas devant une simple possibilité théorique : la transformation et l'utilisation du gypse sont documentées dans un environnement directement contemporain de la période ramesside.


La calcination du gypse présente en outre une caractéristique technique qui rend particulièrement intéressante la formulation « ʿalā al-ṭīn ». La transformation du gypse nécessite des températures relativement faibles par rapport à celles nécessaires à la cuisson de nombreux autres matériaux minéraux. Des procédés à feu ouvert sont attestés dans différents contextes archéologiques et ethnoarchéologiques : la matière gypseuse pouvait être disposée en tas ou directement sur un sol riche en gypse, puis chauffée par un combustible placé autour ou au-dessus d'elle. La chaleur pénétrait progressivement dans la matière et permettait sa transformation. Ces procédés pouvaient laisser des résidus de combustible et des impuretés dans le matériau récupéré. Il faut cependant distinguer cette pratique générale, bien attestée, d'une éventuelle technique précise qui serait propre à l'Égypte ramesside et qui n'est pas actuellement démontrée.


Il convient également de corriger une confusion possible concernant les cendres. La calcination du gypse ne doit pas être représentée comme une succession « gypse → feu → cendres → construction ». Les cendres appartiennent à une autre chaîne technologique, notamment celle de la combustion de matières végétales utilisées pour produire des substances alcalines. Pour le gypse, le phénomène principal est la déshydratation. Les deux technologies peuvent donc être étudiées dans le même environnement artisanal égyptien, mais elles ne doivent pas être artificiellement fusionnées en un seul procédé.


Le rapprochement entre le ṭīn du verset et le gypse doit également être traité avec prudence sur le plan linguistique. Il serait anachronique d'imposer directement à un terme arabe ancien la classification minéralogique moderne du sulfate de calcium. Dans différentes traditions anciennes du Proche-Orient, le gypse pouvait être décrit à partir de son aspect, de sa couleur ou de son comportement comme une matière terrestre ou une forme d'« argile blanche ». Cela ne suffit pas à établir une équivalence lexicale entre ṭīn et gypse. Le vocabulaire arabe distingue par ailleurs ṭīn, jibs et jiṣṣ. Toutefois, les discussions juridiques anciennes relatives au tayammum montrent que le gypse pouvait être considéré comme une matière provenant de la terre, avec des distinctions selon son état et selon sa transformation par le feu. La conclusion prudente n'est donc pas « ṭīn signifie gypse », mais plutôt que le gypse pouvait appartenir, dans certaines catégories anciennes, au vaste domaine des matières terrestres.


C'est à partir de cette distinction que l'expression coranique peut être réexaminée. Le verset associe successivement une matière terrestre, l'action du feu et la réalisation d'une construction monumentale. Or l'Égypte du Nouvel Empire connaissait précisément des procédés dans lesquels une matière minérale terrestre était transformée par la chaleur avant d'être employée dans la construction. Cette correspondance ne démontre pas que le ṭīn soit nécessairement du gypse, mais elle rend techniquement plausible une lecture dans laquelle l'expression pourrait conserver la mémoire d'une opération matérielle réelle.


Le rapprochement devient encore plus intéressant avec le rituel de fondation du temple de Karnak sous Ramsès II. Les représentations du rituel montrent le souverain participant à différentes opérations symboliques liées à la construction. La séquence associe notamment Ramsès II, la terre, le gypse, la fabrication d'une première brique et la fondation du temple d'Amon. Le gypse est ainsi intégré à un geste royal de construction et non simplement à une opération artisanale ordinaire. Il ne faut pas prétendre que le verset 28:38 décrit directement ce rituel, car aucune preuve textuelle ne permet de l'affirmer. Mais le rapprochement est historiquement remarquable : dans le contexte ramesside, Pharaon, le gypse, la terre, la brique, la construction monumentale et Amon pouvaient effectivement appartenir au même univers rituel et architectural.


Le contexte d'Amarna complète cette donnée. Les fondations réalisées à partir de matériaux à base de gypse montrent que les Égyptiens du Nouvel Empire pouvaient produire des matériaux artificiels destinés à supporter des constructions monumentales. Cette technologie est particulièrement intéressante pour l'interprétation du passage coranique, car elle montre que la frontière entre « pierre naturelle » et « matériau fabriqué » n'était pas aussi simple qu'une représentation moderne de l'architecture égyptienne pourrait le laisser penser. La construction monumentale pouvait impliquer une véritable transformation technique de matières minérales.


À cette dimension matérielle s'ajoute la dimension cosmologique du passage. Pharaon ne demande pas simplement à Hāmān de construire un bâtiment élevé. Il veut atteindre les « voies des cieux » et regarder vers le Dieu de Moïse. Cette formulation devient particulièrement significative lorsqu'elle est confrontée à la cosmologie égyptienne, dans laquelle le ciel constitue un domaine organisé comportant des voies, des portes et des passages permettant au roi d'accéder au monde divin. Les textes funéraires égyptiens décrivent abondamment l'ascension du roi vers le ciel et son accès au domaine des dieux. L'idée d'une construction ou d'un dispositif permettant l'ascension vers le domaine céleste appartient donc à un environnement religieux particulièrement développé dans l'Égypte ancienne.


Cette dimension cosmologique donne également un sens particulier au temple. Dans la pensée égyptienne, le temple n'est pas simplement un bâtiment destiné au culte terrestre. Il constitue un espace de communication entre le monde humain et le domaine divin. Les rites de fondation, les orientations architecturales et les représentations du roi construisant ou consacrant le temple participent à cette conception cosmologique. Le fait que le Coran associe une construction élevée à la volonté de Pharaon d'atteindre les voies célestes peut donc être étudié dans le cadre plus large d'une conception égyptienne du rapport entre architecture, royauté et monde divin.


Le rôle d'Amon renforce encore cette convergence contextuelle. Sous le Nouvel Empire et particulièrement durant la période ramesside, Amon de Thèbes est étroitement associé à la royauté et au pouvoir pharaonique. Le domaine d'Amon à Karnak constitue alors l'un des principaux centres religieux et politiques d'Égypte. La présence d'Amon dans le contexte de la construction royale, de la fondation du temple et de la relation entre Pharaon et le domaine divin fournit donc un arrière-plan particulièrement pertinent pour comprendre la cohérence culturelle de plusieurs éléments du récit.


Le dossier peut également être élargi aux institutions du savoir. La documentation égyptienne emploie le vocabulaire du « secret » et témoigne de connaissances spécialisées liées aux temples, aux scribes et aux institutions telles que la Maison de Vie. Certaines expressions ramessides évoquent explicitement la connaissance des « secrets » des travaux ou des savoirs spécialisés. Cela ne permet évidemment pas d'affirmer que la fabrication du gypse constituait un secret sacerdotal transmis à Hāmān. En revanche, cela montre que l'Égypte du Nouvel Empire possédait un environnement institutionnel dans lequel certains savoirs techniques, religieux et administratifs étaient spécialisés, transmis et parfois désignés comme des secrets.


La présence de Hāmān dans le récit coranique doit alors être considérée dans ce cadre plus large. Le texte présente Hāmān comme l'interlocuteur auquel Pharaon confie directement la réalisation d'une construction exceptionnelle. Si l'on rapproche cette scène des institutions égyptiennes dans lesquelles des spécialistes pouvaient être associés aux travaux royaux et aux connaissances techniques, le personnage acquiert une fonction narrative cohérente avec l'univers de la construction monumentale. Cette observation ne constitue cependant pas, à elle seule, une identification historique de Hāmān avec une personne égyptienne connue par les archives.


Un autre élément du récit concerne la conservation du corps de Pharaon. Le Coran affirme que le corps de Pharaon sera préservé comme signe pour les générations futures. L'Égypte du Nouvel Empire fournit ici un parallèle matériel particulièrement remarquable : plusieurs souverains de cette période ont effectivement été momifiés, conservés et retrouvés plusieurs millénaires plus tard. La momification n'étant évidemment pas exclusive à l'Égypte, cet élément possède une valeur limitée lorsqu'il est considéré isolément. Sa pertinence augmente cependant lorsqu'il est replacé dans l'ensemble des traits égyptiens du récit.


Le même principe vaut pour les aliments mentionnés dans le récit : oignons, ail, concombres et lentilles. Ces produits sont bien attestés dans l'Égypte ancienne et correspondent à l'environnement alimentaire égyptien. Ils ne peuvent toutefois pas être considérés comme des marqueurs exclusifs de l'Égypte, puisqu'ils étaient également consommés dans d'autres régions du Proche-Orient ancien. Leur intérêt réside donc principalement dans leur intégration à un ensemble plus large d'indices culturels.


La géographie constitue un autre axe de comparaison. L'Égypte était structurée par le Nil, les canaux et les systèmes d'irrigation, tandis que les territoires du Levant méridional possèdent un réseau hydrologique différent, dans lequel les sources et les cours d'eau locaux jouent un rôle important. La comparaison entre le vocabulaire des eaux du récit et les environnements hydrologiques de l'Égypte et de Canaan pourrait donc fournir un axe supplémentaire de recherche. Cette question nécessite cependant une étude géographique et philologique distincte et ne doit pas être utilisée comme preuve directe sans analyse détaillée.


La situation de Canaan est également essentielle pour l'interprétation historique du récit. Durant le Nouvel Empire, Canaan ne constitue pas un monde totalement extérieur à l'Égypte. Une partie du Levant méridional se trouve pendant plusieurs siècles dans la sphère de domination, d'influence et d'administration égyptienne. Des monuments, inscriptions, garnisons et installations égyptiennes y sont attestés. Il est donc historiquement possible de concevoir un récit dans lequel le déplacement d'une population depuis un territoire sous influence égyptienne vers Canaan ne correspond pas au franchissement d'une frontière comparable aux frontières modernes.


La chronologie ramesside devient dès lors déterminante. Il faut distinguer la période de domination égyptienne du processus ultérieur de perte de contrôle et de réorganisation politique du Levant méridional. L'apparition progressive de nouvelles implantations et la transformation du contrôle égyptien constituent un contexte historique dans lequel une tradition de départ, de déplacement et d'installation peut être examinée. Cette question doit cependant être traitée avec les données archéologiques et chronologiques propres à chaque période, sans transformer une concordance temporelle en preuve de transmission directe.


Pris ensemble, ces éléments constituent donc plusieurs catégories d'indices. Le premier niveau est théologique : Pharaon, les dieux, Amon et la royauté. Le deuxième est cosmologique : le ciel, les voies célestes, les portes et l'ascension du roi. Le troisième est architectural : construction monumentale, fondations et temples. Le quatrième est technologique : gypse, calcination, plâtre, mortiers et matériaux composites. Le cinquième est rituel : terre, gypse, brique et fondation royale. Le sixième est institutionnel : artisans, scribes, Maison de Vie et savoirs spécialisés. Le septième relève de la culture matérielle : momification, matériaux, alimentation et objets. Le huitième concerne la géographie : Nil, canaux, sources et Canaan. Enfin, le neuvième concerne l'histoire politique : domination égyptienne du Levant et transformation progressive de cette domination.


La valeur de cette convergence doit néanmoins être appréciée avec une méthode rigoureuse. Beaucoup de ces éléments, pris isolément, sont insuffisants. Le gypse n'est pas exclusivement égyptien, la momification n'est pas exclusivement égyptienne, les légumes cités ne sont pas exclusivement égyptiens et l'idée d'une construction permettant d'atteindre le ciel n'est pas en elle-même propre à l'Égypte. L'argument ne peut donc pas reposer sur une succession de prétendues « preuves » indépendantes.


La question historique véritable est différente : pourquoi plusieurs éléments du récit coranique peuvent-ils être mis en correspondance avec des caractéristiques précises de l'Égypte du Nouvel Empire, et notamment de son environnement religieux, architectural et technique ? La réponse pourrait être purement culturelle, résulter de traditions plus anciennes transmises et transformées au cours des siècles, ou relever d'une combinaison de traditions provenant de plusieurs milieux du Proche-Orient ancien. La possibilité d'une mémoire ancienne doit donc être formulée comme une hypothèse historique à tester, et non comme une conclusion déjà démontrée.


Dans ce cadre, la calcination du gypse constitue probablement l'un des parallèles technologiques les plus intéressants. Le point remarquable n'est pas simplement que les Égyptiens connaissaient le feu et construisaient des monuments. Il est que le Nouvel Empire connaissait une technologie dans laquelle une matière minérale terrestre était chauffée, transformée, puis intégrée à des matériaux de construction, tandis que le Coran associe explicitement le feu posé sur le ṭīn à l'ordre de réaliser une construction monumentale.


Il serait donc excessif d'affirmer que le verset 28:38 démontre que le ṭīn désigne précisément le gypse ou que le texte décrit consciemment une recette ramesside identifiable étape par étape. En revanche, il est légitime de constater que la formulation coranique est techniquement compatible avec un environnement dans lequel le feu intervenait effectivement dans la préparation de matières destinées à la construction monumentale. Cette compatibilité devient plus significative lorsqu'elle est rapprochée de l'utilisation du gypse dans les constructions du Nouvel Empire, des matériaux de type « gypsum concrete » d'Amarna et du rituel de fondation de Karnak sous Ramsès II.


La thèse cumulative peut ainsi être formulée avec davantage de précision : le récit coranique présente un ensemble de traits dont plusieurs trouvent des correspondances particulièrement précises dans les institutions, les technologies, la religion, l'architecture, la culture matérielle et la géographie de l'Égypte du Nouvel Empire. Ces correspondances ne démontrent pas à elles seules une transmission directe depuis l'époque ramesside. Elles rendent toutefois historiquement pertinente l'hypothèse selon laquelle certaines traditions anciennes relatives à l'Égypte auraient pu être conservées, transformées et transmises à travers une chaîne culturelle aujourd'hui difficile à reconstruire.


Le cas du feu sur l'argile constitue alors un exemple particulièrement révélateur de cette hypothèse. Le texte coranique ne fournit pas une description technique détaillée permettant d'identifier avec certitude un matériau moderne ou une recette archéologique. Mais il associe, dans une même scène, une matière terrestre, l'action du feu, une construction monumentale, Pharaon, Hāmān et la volonté d'atteindre les voies célestes. Or ces éléments se trouvent précisément au croisement de plusieurs dimensions fondamentales de la civilisation égyptienne : technologie des matériaux, architecture monumentale, rituel royal, théologie d'Amon et cosmologie de l'ascension céleste.


C'est donc moins l'identification isolée du ṭīn au gypse que la convergence de ces différents niveaux qui constitue le cœur de l'hypothèse. Le verset peut être étudié comme la possible conservation d'une mémoire technologique et culturelle ancienne, dans laquelle une opération matérielle de transformation par le feu se trouve intégrée à une conception royale et cosmologique de la construction. Cette lecture demeure une hypothèse historique, mais elle repose sur des parallèles matériels et textuels suffisamment précis pour justifier une investigation archéologique, philologique et comparative approfondie.

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