Note40
طين، تراب،ر et شيد : le vocabulaire ancien de la transformation des matériaux
Introduction
L'interprétation de الطين dans le vocabulaire coranique ne devrait pas être déterminée exclusivement par le sens moderne d'« argile », qui appartient à une classification minéralogique étrangère aux catégories anciennes.
La lexicographie arabe rattache directement الطين à التراب et à l'eau : il s'agit fondamentalement d'une terre devenue humide ou mélangée à l'eau. À partir de cette matière, les sources anciennes envisagent différents états : terre humide, matière consolidée, matériau cuit, matière devenue pierreuse.
Cette conception est particulièrement importante pour Q 28:38 :
فَأَوْقِدْ لِي يَا هَامَانُ عَلَى الطِّينِ
La question peut alors être examinée à partir de la technologie ancienne de la terre cuite, sans introduire nécessairement le gypse derrière الطين.
1. طين et تراب
La définition d'al-Rāghib al-Iṣfahānī est particulièrement importante :
الطين: التراب والماء المختلط
« Le ṭīn est la terre mêlée à l'eau. »
Le rapport fondamental est donc :
تراب + ماء → طين
Le ṭīn n'est pas défini ici comme une espèce minérale déterminée. Il est défini par l'état physique résultant du mélange de la terre et de l'eau.
Le vocabulaire ancien permet également de rapprocher الثَّرَى de la terre humide : le tharā est le sol imprégné d'humidité, tandis que le ṭīn correspond à la terre ayant reçu suffisamment d'eau pour devenir une matière boueuse.
On peut donc restituer un continuum :
تراب → humidification → ثرى → mélange avec l'eau → طين
Il est ainsi préférable de parler de terre humide ou boueuse plutôt que d'imposer systématiquement au terme طين la catégorie moderne d'« argile ».
2. Une conception sédimentaire de la matière
Cette définition permet de comprendre طين dans un contexte où la terre fine est mise en suspension, transportée par l'eau puis déposée.
Il faut néanmoins distinguer cette possibilité sémantique des définitions modernes de la sédimentation : les lexicographes anciens ne proposent évidemment pas une théorie géologique moderne.
Le modèle ancien peut être formulé simplement :
terre → eau → matière boueuse → dépôt → consolidation
Ce point est essentiel : la matière première n'a pas besoin d'être une « argile » au sens minéralogique contemporain.
3. طين et حجر : le passage de la terre à l'état pierreux
Une tradition exégétique ancienne conserve une formule particulièrement explicite :
كان أصل الحجارة طينًا فشُدِّدَت
« L'origine des pierres était du ṭīn, puis elles furent durcies. »
Cette formule, attribuée à al-Ḥasan al-Baṣrī dans les commentaires de سِجِّيل, expose un modèle de transformation :
طين → تشديد → حجر
Le ḥajar est donc ici pensé à partir d'une matière terreuse qui acquiert la dureté.
Il serait anachronique d'introduire directement la distinction moderne entre « argile », « roche » et « minéral ». Le texte exprime une transformation matérielle par consolidation.
4. L'ājur : le cas décisif
Le vocabulaire juridique fournit une formulation encore plus précise :
لأن الآجر طين مستحجر
« parce que l'ājur est du ṭīn devenu pierreux. »
L'آجُرّ est donc conçu comme une terre qui, après transformation, a acquis un état dur :
طين → cuisson → آجرّ
et :
طين → استحجار → matériau pierreux
La « pétrification » de la brique ne doit donc pas être comprise comme une pétrification géologique. Elle désigne son durcissement, notamment par le chauffage.
Cette conception est également présente dans les traditions exégétiques relatives au sijjīl. Ibn Zayd explique ainsi :
طين طبخ حتى كان كالآجر
« du ṭīn cuit jusqu'à devenir comme l'ājur ».
Al-Farrāʾ donne de son côté :
هو طين قد طبخ حتى صار بمنزلة الأرحاء
« c'est du ṭīn qui a été cuit jusqu'à devenir comme les meules ».
Ces formulations montrent que طين → cuisson → matière dure était une représentation parfaitement intelligible dans la tradition ancienne.
5. Le feu dans Q 28:38
Le rapprochement entre :
أوقد
et :
الطين
prend alors une signification technique particulière.
Le processus peut être représenté :
طين → feu → durcissement → آجرّ
Il n'est donc pas nécessaire d'introduire جصّ ou جبس pour comprendre l'opération.
La relation entre طين et آجرّ est en effet directe dans les sources anciennes, tandis que la relation :
طين → جصّ
nécessite une étape supplémentaire qui n'est pas exprimée par le terme coranique lui-même.
6. شيد : dureté, construction et revêtement
Le terme شيد doit être traité différemment.
La tradition lexicographique l'associe au gypse, mais son champ sémantique est plus large et touche directement à la construction, à l'élévation et à la consolidation.
Al-Khalīl donne notamment :
وقد يُسمّى الجصُّ شيدًا
« Le gypse peut être appelé shayd. »
Mais le même champ lexical comprend تشييد البناء, c'est-à-dire l'action de construire, d'élever et de rendre solide.
Il est donc plus prudent de comprendre شيد comme un terme lié à la construction renforcée, au revêtement ou à la consolidation, plutôt que comme le nom exclusif d'un minéral.
Cette interprétation est cohérente avec le fait que les traditions lexicographiques associent الشيد à différents matériaux employés sur les constructions.
7. Le rapprochement ancien entre طين et شيد
Un vers conservé par les lexicographes dit :
كحيّة الماء بين الطين والشيد
Le texte place directement الطين et الشيد dans le même univers matériel.
Cela permet de concevoir une opposition fonctionnelle :
Cette lecture est plus large que l'équation :
شيد = gypse
Le gypse peut être un matériau de shayd, sans que shayd soit nécessairement limité à sa composition minéralogique.
8. جِبْس : un problème différent
جِبْس présente une situation lexicale particulière.
Dans le vocabulaire arabe ancien, جِبْس signifie notamment :
- vil ;
- méprisable ;
- lâche ;
- homme sans valeur.
Le sens « gypse » est parallèlement signalé dans la tradition lexicographique comme muʿarrab, c'est-à-dire comme terme arabisé.
Il faut donc distinguer :
جِبْس = « vil, misérable »
de :
جِبْس = « gypse ».
Cette distinction est importante pour l'histoire du vocabulaire technique : le sens minéral n'a pas besoin d'être considéré comme un héritage du fonds lexical arabe ancien.
9. جصّ et l'absence d'attestation préislamique
La situation de جصّ est comparable sur le plan historique, mais avec une différence importante : le terme est parfaitement établi dans la lexicographie arabe ancienne, notamment chez al-Khalīl.
En revanche, il faut constater que les corpus arabiques préislamiques actuellement connus ne fournissent pas d'attestation sûre de جصّ au sens de gypse comparable aux attestations islamiques anciennes.
Cela permet une hypothèse prudente :
le vocabulaire technique du gypse s'est implanté progressivement dans l'arabe au cours de la période islamique ancienne.
Cette formulation est préférable à l'affirmation absolue « جصّ n'existait pas avant l'islam », car l'absence d'attestation ne permet pas de démontrer l'absence de l'usage oral.
10. قَصّة
Le cas de القَصّة mérite également d'être séparé.
Le terme possède dans la tradition juridique ancienne un sens lié à la substance blanche apparaissant à la fin des menstruations.
Ce sens est attesté dans la tradition du Muwaṭṭaʾ.
Parallèlement, la tradition lexicographique connaît القَصّة dans le domaine des matériaux blancs et du gypse.
Cette coexistence est intéressante, mais elle ne permet pas à elle seule de démontrer une étymologie commune. Elle montre surtout que les formes قَصّة / جصّ ont connu une histoire sémantique complexe.
11. Le modèle matériel
Les différentes données permettent de reconstruire un système cohérent :
Première étape
تراب
pierre, terre, sol, matière terrestre.
Deuxième étape
تراب + ماء
↓
طين
terre humide ou boue.
Troisième étape
طين → dépôt/consolidation
↓
طين مستحجر
matière devenue dure et pierreuse.
Quatrième étape
طين + chaleur
↓
آجرّ
brique cuite.
Parallèlement :
matière pierreuse → chauffage/calcinement → جصّ / نورة
Ces deux chaînes ne doivent donc pas être confondues.
12. Conséquence pour l'interprétation de Q 28:38
Le vocabulaire ancien permet une lecture techniquement cohérente de :
فَأَوْقِدْ لِي يَا هَامَانُ عَلَى الطِّينِ
dans laquelle الطين désigne une matière terreuse humide destinée à être transformée par le feu.
Le processus implicite serait :
طين → chauffage → durcissement → matériau de construction
et l'آجرّ fournit précisément le parallèle lexical :
طين مستحجر
Il n'est donc pas nécessaire de supposer que الطين désigne du gypse.
Conclusion
Les données anciennes conduisent à distinguer trois niveaux qui sont souvent confondus :
- la matière première : تراب / طين ;
- l'état matériel : مستحجر / حجر, c'est-à-dire durci et pierreux ;
- les matériaux techniques spécialisés : آجرّ, جصّ, جبس, شيد, etc.
Dans cette perspective, طين relève d'abord de la terre humide plutôt que de la catégorie minéralogique moderne « argile ».
La formule :
كان أصل الحجارة طينًا فشُدِّدَت
exprime une représentation ancienne où la pierre peut être pensée comme de la terre durcie.
Et la formule :
لأن الآجر طين مستحجر
montre explicitement que la brique cuite peut être comprise comme du ṭīn devenu pierreux.
Le rapprochement طين + feu → آجرّ est ainsi directement attesté dans la tradition ancienne. En revanche, طين → جصّ n'est pas une relation lexicale équivalente.
Enfin, l'histoire de جِبْس et de جصّ doit être séparée de celle de طين / حجر / شيد / آجرّ : le sens ancien de جِبْس (« vil, misérable ») et le caractère muʿarrab de son sens minéral sont particulièrement importants, tandis que l'absence actuelle d'attestation préislamique sûre de جصّ invite à envisager une diffusion progressive du terme technique durant la période islamique ancienne.
Références précises
-
Al-Rāghib al-Iṣfahānī, Mufradāt alfāẓ al-Qurʾān, entrée طين : définition de ṭīn comme « التراب والماء المختلط ».
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Al-Khalīl ibn Aḥmad, Kitāb al-ʿAyn, entrées طين، حجر، شيد، جبس، جصّ. Pour shayd, voir notamment la définition reliant الشيد au جصّ et le vocabulaire de تشييد البناء.
-
Ibn Manẓūr, Lisān al-ʿArab, entrées ترب، طين، حجر، شيد، جبس، جصّ. Le Lisān rassemble notamment les traditions lexicales antérieures d'al-Khalīl, d'al-Jawharī et d'autres autorités.
-
Mālik ibn Anas, al-Muwaṭṭaʾ, Kitāb al-Ṭahāra, chapitre relatif à la fin des menstruations : témoignage sur القَصّة البيضاء.
-
Al-Sarakhsī, al-Mabsūṭ, passages relatifs au tayammum et à l'ājur, avec la formulation « لأن الآجر طين مستحجر ».
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Al-Qurṭubī, al-Jāmiʿ li-aḥkām al-Qurʾān, commentaire de Q 11:82-83 :
- « وقال الحسن: كان أصل الحجارة طينا فشددت » ;
- « وقال الضحاك: يعني الآجر » ;
- « وقال ابن زيد: طين طبخ حتى كان كالآجر ».
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Al-Ṭabarī, Jāmiʿ al-bayān, commentaire de Q 11:82-83 : transmission de l'interprétation selon laquelle l'origine des pierres était le ṭīn, puis qu'elles furent durcies, ainsi que les différentes interprétations de سجّيل.
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Al-Baghawī, Maʿālim al-tanzīl, commentaire de Q 11:82-83 : « كان أصل الحجارة طينا فشددت », « وقال الضحاك: يعني الآجر », et « طين طبخ حتى كان كالآجر ».
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Al-Ṭabrisī, Majmaʿ al-bayān, commentaire de Q 11:82-83, t. 5, p. 282-283 dans l'édition citée : « كان أصل الحجارة طينا فشددت », « وقال الضحاك هو الآجر », et « طين قد طبخ ».
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Al-Farrāʾ, Maʿānī al-Qurʾān, passage relatif à سجّيل : interprétation comme طين قد طبخ. Cette tradition est également rapportée par al-Ṭabrisī et les commentaires ultérieurs.
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Al-Qurʾān, Q 28:38 : « فَأَوْقِدْ لِي يَا هَامَانُ عَلَى الطِّينِ » ; Q 51:33 : « لِنُرْسِلَ عَلَيْهِمْ حِجَارَةً مِنْ طِينٍ » ; Q 11:82 : « حِجَارَةً مِنْ سِجِّيلٍ ».
Ces références permettent surtout de soutenir solidement le rapport ancien entre طين, durcissement, حجر et آجرّ ; elles ne permettent pas, à elles seules, d'établir une date précise d'introduction de جصّ dans l'arabe parlé.

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