Note8


Le verset Q 28:38 à travers le vocabulaire ancien de la transformation des matériaux :  طين ,تراب،ر et حجر


Introduction

L'interprétation de [tîn] الطين dans le vocabulaire coranique ne doit pas être compris par le sens moderne d'argile, dans un sens chimique et spécifique, qui appartient à une classification minéralogique étrangère aux catégories arabes anciennes. Même s'il est usuellement employé pour désigner de l'argile par extension. L'usage coranique parallèle de [sˁalsˁal] صَلْصَال comparée à de la poterie -pour sa sonorité-, ou [ħamā'] حَمَأ comparée à une pâte modelée -pour sa transformation sous l'effet de la chaleur- témoigne de son utilisation pour désigner une forme de terre qui se solidifie en séchant.

La lexicographie arabe rattache directement الطين  [tîn] à التراب [terre] et à l'eau : il s'agit fondamentalement d'une terre particulière devenue humide ou mélangée à l'eau. À partir de cette matière, les sources anciennes envisagent différents états : terre humide, matière consolidée, matière devenue pierreuse. Pareillement, le sumérien im-babbar (𒅎𒌓𒁀𒊑) est généralement analysé comme « argile blanche » ou « terre blanche », et désigne le gypse. Le terme im possède un champ sémantique assez large lié à la terre, à l'argile et à certaines matières minérales utilisées comme matériau. 

Un autre exemple amusant est la confusion azwāj et espèces, ce qui est évidemment anachronique. Dans l'esprit d'un ancien une fourmi est une fourmi, un éléphant est un éléphant. De même pour la traduction de 'ardˁ par planète. Nous n'affirmons pas que le gypse n'aurait pas été nommé spécifiquement plus tôt ailleurs, il est question de l'étude particulière de son introduction dans la langue arabe.




Gypse dans l'état à quoi il ressemblait en Égypte antique [1]. La ressemblance avec de la boue ou de l'argile  est frappante, le gypse est un sulfate de calcium dihydraté, CaSO₄·2H₂O. La calcination sert à faire s'évaporer l'eau.



Ci-dessus, différentes couleurs d'argile.


Cette conception est particulièrement importante pour Q 28:38 :

فَأَوْقِدْ لِي يَا هَامَانُ عَلَى الطِّينِ

« Produits pour moi du feu ô Hāmān sur le tîn »

La question peut alors être examinée à partir de la technologie ancienne de la terre transformée, sans introduire encore la notion terminologique  du gypse.

Remarquons que le texte ne dit pas « mets les briques sur le feu » ni « cuis les briques », mais « provoque pour moi un feu par-dessus le ṭīn » (awqid lī ʿalā al-ṭīn). La préposition ʿalā signifie « sur », « au-dessus de » : le feu est donc établi par-dessus la matière argileuse, et non l'inverse. Le ṭīn apparaît ainsi comme une matière terrestre dans son état brut ; rien dans le texte ne justifie linguistiquement de le traduire directement par « briques », qui désignerait un matériau déjà façonné. La séquence est donc : matière brute → feu établi par-dessus → transformation éventuelle → ṣarḥ, monument qui lui est assigné. Cette configuration mérite d'autant plus d'être examinée techniquement qu'elle est compatible, au moins dans son principe spatial, avec des procédés anciens où une matière minérale était disposée au sol puis recouverte de combustible pour être transformée par la chaleur.

1. طين et تراب

La définition d'al-Rāghib al-Iṣfahānī est particulièrement importante :

الطين: التراب والماء المختلط

« Le ṭīn est la terre mêlée à l'eau. »

Le rapport fondamental est donc :

تراب + ماء → طين

Le ṭīn n'est pas défini ici comme une espèce minérale déterminée. Il est défini par l'état physique résultant du mélange de la terre, tout du moins une catégorie particulière de terre avec de l'eau.

On peut donc restituer un continuum :

تراب  → mélange avec l'eau → طين

Il est ainsi possible de parler de terre humide ou boueuse pour طين, comme une catégorie particulière de terre qui est parfois nommée plus spécifiquement « argile ».

2. Une conception sédimentaire de la matière

Cette définition permet de comprendre طين dans un contexte où la terre fine est mise en suspension, transportée par l'eau puis déposée.

Il faut toutefois distinguer cette possibilité sémantique des définitions modernes de la sédimentation : les lexicographes anciens ne proposent évidemment pas une théorie géologique moderne.

Le modèle ancien peut être formulé simplement :

terre → eau → matière boueuse → dépôt → consolidation → pierre

Ce point est essentiel : la matière première n'a pas besoin d'être une « argile » au sens minéralogique contemporain.

3. طين [tîn] et حجر [Hajar] : le passage de la terre à l'état pierreux

Une tradition exégétique ancienne conserve une formule particulièrement explicite :

« Et ils disent: " Quand nous serons ossements et poussière, serons-nous ressuscités en une nouvelle création ?" Dis : "Devenez pierre, ou fer..." » (Q. 17:50-51)

كان أصل الحجارة طينًا فشُدِّدَت

« L'origine des pierres est du ṭīn qui a durci. » 

Cette formule, attribuée à al-Ḥasan al-Baṣrī dans les commentaires de سِجِّيل, expose un modèle de transformation :

طين → تشديد → حجر

Le ḥajar (pierre) est donc ici pensé à partir d'une matière terreuse qui acquiert la dureté.

Il est donc anachronique d'introduire la distinction moderne entre « argile », « roche » et « minéral ». Le texte exprime une transformation matérielle par consolidation.

4. L'ājur [terre cuite] :  

Le vocabulaire juridique fournit une formulation logique :

لأن الآجر طين مستحجر

« parce que l'ājur est du ṭīn devenu pierreux. »

Le آجُرّ est donc conçu comme une terre qui, après transformation, a acquis un état dur :

طين → cuisson → آجرّ

et :

طين → استحجار → matériau pétrifié 

Cette conception est également présente dans les traditions exégétiques relatives au sijjīl. Ibn Zayd explique ainsi :

طين طبخ حتى كان كالآجر

« du ṭīn cuit jusqu'à devenir comme l'ājur ».

Al-Farrāʾ donne de son côté :

هو طين قد طبخ حتى صار بمنزلة الأرحاء

« c'est du ṭīn qui a été cuit jusqu'à devenir comme les meules ».

5. Le feu pardessus le tîn dans Q 28:38

Le rapprochement entre :

أوقد

et :

الطين

prend alors une signification technique particulière.

La mention dans Q.28:38 de feu par-dessus le tîn, indique un procédé particulier de calcination ou du tîn est calciné par au-dessus, à la différence de la terre cuite, chauffée par le dessous dans un four.



6. شيد [cheyd] : dureté, construction et revêtement

Le terme شيد doit être traité différemment.

La tradition lexicographique l'associe parfois au gypse, mais son champ sémantique est plus large et touche directement à la construction, à l'élévation et à la consolidation.

Al-Khalīl donne notamment :

وقد يُسمّى الجصُّ شيدًا

« Le gypse peut être appelé cheyd. »

Mais le même champ lexical comprend تشييد البناء, [techîd al cheyd] c'est-à-dire l'action de construire, d'élever et de rendre solide.

Il est donc plus prudent de comprendre شيد comme un terme lié à la construction renforcée, au revêtement ou à la consolidation, plutôt que comme le nom exclusif d'un minéral.

Cette interprétation est cohérente avec le fait que les traditions lexicographiques associent الشيد à différents matériaux employés sur les constructions.

7. Le rapprochement ancien entre طين et شيد

Un vers conservé par les lexicographes dit :

كحيّة الماء بين الطين والشيد

 « Comme un serpentin d'eau entre la boue et le durci. »

Le texte place directement الطين et الشيد dans le même univers matériel.

Cela permet de concevoir une opposition fonctionnelle :

طين
→ terre humide / boue / matériau terreux

شيد
→ matériau ou traitement servant à consolider, revêtir ou durcir une construction.

Cette lecture est plus large que l'équation :

شيد = gypse

Le gypse peut être un matériau de chayd, sans que chayd soit nécessairement limité à sa composition minéralogique.

8. جِبْس [jibs] : un problème différent

جِبْس présente une situation lexicale particulière.

Dans le vocabulaire arabe ancien, جِبْس signifie notamment :

  • vil ;
  • méprisable ;
  • lâche ;
  • homme sans valeur.

Le sens « gypse » est parallèlement signalé dans la tradition lexicographique comme muʿarrab, c'est-à-dire comme terme arabisé.

Il faut donc distinguer :

جِبْس = « vil, misérable »

de :

جِبْس = « gypse ».

Cette distinction est importante pour l'histoire du vocabulaire technique : le sens minéral n'a pas besoin d'être considéré comme un héritage du fonds lexical arabe ancien.

9. جصّ [jiss] et l'absence d'attestation préislamique

La situation de جصّ est comparable sur le plan historique, mais avec une différence importante : le terme est parfaitement établi dans la lexicographie arabe ancienne, notamment chez al-Khalīl.

En revanche, il faut constater que les corpus arabiques préislamiques actuellement connus ne fournissent pas d'attestation sûre de جصّ au sens de gypse comparable aux attestations islamiques anciennes.

Cela permet une hypothèse prudente :

le vocabulaire technique du gypse s'est implanté progressivement dans l'arabe au cours de la période islamique ancienne.

Cette formulation est préférable à l'affirmation absolue « le gypse n'était pas connu au Hijaz avant l'islam », car l'absence d'un terme spécifique ne signifie pas un absence dans l'usage, ne fût-ce qu'avec du gypse importé par des commerçants.

10. قَصّة [qissah]

Le cas de القَصّة mérite également d'être séparé.

Le terme possède dans la tradition juridique ancienne un sens lié à la substance blanche apparaissant à la fin des menstruations.

Ce sens est attesté dans la tradition du Muwaṭṭaʾ.

Parallèlement, la tradition lexicographique connaît القَصّة dans le domaine des matériaux blancs et du gypse.

Cette coexistence est intéressante, mais elle ne permet pas à elle seule de démontrer une étymologie commune. Elle montre surtout que les formes قَصّة / جصّ ont connu une histoire sémantique complexe.

11. Le modèle matériel

Les différentes données permettent de reconstruire un système cohérent :

Première étape 

حجر/تراب 

pierre, terre, sol, matière terrestre.

Deuxième étape

تراب + ماء

↓

طين

terre humide ou boue.

Troisième étape

طين → dépôt/consolidation

↓

طين مستحجر

matière devenue dure et pierreuse.

12. Conséquence pour l'interprétation de Q 28:38

Le vocabulaire ancien permet une lecture techniquement cohérente de :

فَأَوْقِدْ لِي يَا هَامَانُ عَلَى الطِّينِ

dans laquelle الطين désigne un matériau humide destinée à être transformée par le feu.

Le processus implicite serait :

طين → chauffage → durcissement → matériau de construction

طين مستحجر

Un pont sémantique devient donc intéressant :

On peut ainsi schématiser :

turāb

↓ mélange avec l'eau

ṭīn

↓ dessiccation / durcissement

matière dure / pierreuse

↓

pierres de différentes couleurs (35:25)

→ blanche

→ rouge

→ noire

↓

gypse = roche blanche

↓ calcination

mortier


Conclusion

Les données anciennes conduisent à distinguer trois niveaux qui sont souvent confondus :

  1. la matière première : تراب / طين ;
  2. l'état matériel : مستحجر / حجر, c'est-à-dire durci et pierreux ;
  3. les matériaux techniques spécialisés : آجرّ, جصّ, جبس, شيد, etc.

Dans cette perspective, طين relève d'abord de la terre humide plutôt que de la catégorie minéralogique moderne « argile ».

La formule :

كان أصل الحجارة طينًا فشُدِّدَت

exprime une représentation ancienne où la pierre peut être pensée comme de la terre durcie.

Et la formule :

لأن الآجر طين مستحجر

montre explicitement que la brique cuite peut être comprise comme du ṭīn devenu pierreux.

Enfin, l'histoire de جِبْس et de جصّ doit être séparée de celle de طين / حجر / شيد : le sens ancien de جِبْس (« vil, misérable ») et le caractère muʿarrab de son sens minéral sont particulièrement importants, tandis que l'absence actuelle d'attestation préislamique sûre de جصّ invite à envisager une diffusion progressive du terme technique durant la période islamique ancienne.

Un pont sémantique peut être envisagé entre le turāb, le ṭīn et certains matériaux minéraux : le ṭīn désigne une matière terreuse mêlée d'eau, susceptible, après dessiccation ou cuisson, de se durcir jusqu'à former un matériau pierreux. Dans cette conception ancienne de la matière, la frontière entre terre, boue, matériau durci et pierre n'est donc pas aussi nette que dans notre classification moderne. Le Coran décrit par ailleurs des formations montagneuses présentant des bandes « blanches et rouges » ainsi que des masses « d'un noir intense » (Q.35:27), attestant une perception de la pierre selon sa diversité chromatique. Le gypse offre enfin un exemple concret de matériau minéral blanc susceptible d'être transformé par calcination en plâtre. On obtient ainsi une chaîne conceptuelle cohérente : turāb comme toute matière terreuse, ṭīn comme turāb humidifiée, durcissement en matériau pierreux, diversité des pierres par leur couleur, puis transformation d'une pierre blanche telle que le gypse par la calcination. 

L'enjeu méthodologique est donc double : restituer aux termes anciens leur extension sémantique propre et éviter l'anachronisme conceptuel. Il ne s'agit pas de faire du texte ancien une description de la minéralogie moderne, mais de retrouver la logique matérielle dans laquelle turāb, ṭīn, pierre et matériaux transformés pouvaient être pensés comme des états ou des formes d'une même réalité terrestre.



____________

Notes

[1] Le gypse natif exploité en Égypte antique provenait essentiellement de dépôts de surface sur les plateaux calcaires (Helwan, Amarna, région du Fayoum et zones désertiques proches de la vallée du Nil), sous forme de gypsite ou d’amas de cristaux lâchement agrégés, plutôt que de roches massives pures. Sa composition variait : sulfate de calcium dihydraté dominant (souvent 25 à 75 %), mélangé à d’importantes proportions de calcite et de quartz fin, ce qui le rendait impur. À l’état brut, il se présentait comme une matière poudreuse à grumeleuse, mate, de teinte blanche à gris-beige, sèche et friable, parsemée de petits cristaux translucides terne, évoquant une terre crayeuse rappelant l'état sêchant d'une boue.


Références

  1. Al-Rāghib al-Iṣfahānī, Mufradāt alfāẓ al-Qurʾān, entrée طين : définition de ṭīn comme « التراب والماء المختلط ».

  2. Al-Khalīl ibn Aḥmad, Kitāb al-ʿAyn, entrées طين، حجر، شيد، جبس، جصّ. Pour chayd, voir notamment la définition reliant الشيد au جصّ et le vocabulaire de تشييد البناء.

  3. Ibn Manẓūr, Lisān al-ʿArab, entrées ترب، طين، حجر، شيد، جبس، جصّ. Le Lisān rassemble notamment les traditions lexicales antérieures d'al-Khalīl, d'al-Jawharī et d'autres autorités.

  4. Mālik ibn Anas, al-Muwaṭṭaʾ, Kitāb al-Ṭahāra, chapitre relatif à la fin des menstruations : témoignage sur القَصّة البيضاء.

  5. Al-Sarakhsī, al-Mabsūṭ, passages relatifs au tayammum et à l'ājur, avec la formulation « لأن الآجر طين مستحجر ».

  6. Al-Qurṭubī, al-Jāmiʿ li-aḥkām al-Qurʾān, commentaire de Q 11:82-83 :

    • « وقال الحسن: كان أصل الحجارة طينا فشددت » ;
    • « وقال الضحاك: يعني الآجر » ;
    • « وقال ابن زيد: طين طبخ حتى كان كالآجر ».
  7. Al-Ṭabarī, Jāmiʿ al-bayān, commentaire de Q 11:82-83 : transmission de l'interprétation selon laquelle l'origine des pierres était le ṭīn, puis qu'elles furent durcies, ainsi que les différentes interprétations de سجّيل.

  8. Al-Baghawī, Maʿālim al-tanzīl, commentaire de Q 11:82-83 : « كان أصل الحجارة طينا فشددت », « وقال الضحاك: يعني الآجر », et « طين طبخ حتى كان كالآجر ».

  9. Al-Ṭabrisī, Majmaʿ al-bayān, commentaire de Q 11:82-83, t. 5, p. 282-283 dans l'édition citée : « كان أصل الحجارة طينا فشددت », « وقال الضحاك هو الآجر », et « طين قد طبخ ».

  10. Al-Farrāʾ, Maʿānī al-Qurʾān, passage relatif à سجّيل : interprétation comme طين قد طبخ. Cette tradition est également rapportée par al-Ṭabrisī et les commentaires ultérieurs.

  11. Al-Qurʾān, Q 28:38 : « فَأَوْقِدْ لِي يَا هَامَانُ عَلَى الطِّينِ » ; Q 51:33 : « لِنُرْسِلَ عَلَيْهِمْ حِجَارَةً مِنْ طِينٍ » ; Q 11:82 : « حِجَارَةً مِنْ سِجِّيلٍ ».


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