Note36
Hāmān et Amon : hypothèse d'une transmission sémitique ancienne du nom dans le Coran
Résumé
Le personnage de Hāmān constitue l'une des énigmes onomastiques et historiques du récit coranique de Moïse. Il apparaît à plusieurs reprises dans une proximité exceptionnelle avec Pharaon, notamment dans les domaines du pouvoir, de l'armée, de la construction et du religieux. Cette configuration invite à examiner l'hypothèse selon laquelle le nom coranique Hāmān pourrait conserver, sous une forme sémitique adaptée, une ancienne tradition liée au dieu égyptien Amon/Amun.
La présente étude ne prétend pas démontrer l'identité Hāmān = Amon. Elle examine une hypothèse plus précise : celle d'une transmission orale ancienne d'un nom égyptien ou gréco-égyptien à travers des milieux sémitophones, éventuellement syriaques ou araméens, dont la vocalisation aurait été adaptée avant d'être finalement fixée par le texte coranique.
L'intérêt de cette hypothèse repose sur la convergence de plusieurs données indépendantes : la fonction de Hāmān dans le Coran, le caractère exceptionnel de son association avec Pharaon, l'importance politique, militaire et cultuelle d'Amon dans l'Égypte du Nouvel Empire, la grande variabilité historique des formes du théonyme Amon/Amun/Ammon/Hammon, et la plasticité attestée des transcriptions grecques en syriaque.
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1. Le problème de Hāmān
Le Coran mentionne Hāmān à six reprises : Coran 28:6, 28:8, 28:38, 29:39, 40:24 et 40:36. Dans ces passages, il n'est pas présenté comme un personnage isolé.
Il appartient au cercle immédiat de Pharaon et intervient dans des circonstances qui touchent directement à l'exercice du pouvoir.
La formulation la plus révélatrice se trouve dans Coran 28:38 :
«« Ô notables, je ne connais Ô Hāmān, provoque pour moi la mise à feu sur l'argile, puis établis pour moi un ṣarḥ, afin que je puisse atteindre les voies, les voies des cieux, et que je puisse regarder le dieu de Moïse. [2]. »
Hāmān n'est donc pas simplement associé à une fonction administrative quelconque. Il est placé dans un contexte où se croisent :
- l'autorité royale ;
- les constructions monumentales ;
- la recherche du dieu de Moïse ;
- la représentation du souverain comme divinité ;
- les « voies des cieux » ;
- et le rapport entre pouvoir politique et ordre religieux.
Le texte le place ainsi dans une position suffisamment élevée pour que son nom soit cité directement aux côtés de Pharaon lorsque Moïse est envoyé aux dirigeants.
La TDV İslâm Ansiklopedisi relève elle-même que le Coran fait de Hāmān une personnalité importante associée à Pharaon et indique que diverses hypothèses ont été proposées, dont celle d'un rapport avec le culte d'Amon.
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2. Trois axes coraniques : pouvoir, armée et culte
La place de Hāmān peut être comprise selon trois axes qui se recoupent.
2.1. L'axe politique
Hāmān apparaît constamment dans l'entourage de Pharaon. Le Coran ne le présente donc pas comme un simple prêtre extérieur au pouvoir.
Dans Coran 40:36-37, Pharaon s'adresse directement à Hāmān pour lui ordonner la construction de l'édifice destiné à rechercher le dieu de Moïse.
Dans Coran 28:38, la même association est maintenue.
Cette proximité est importante parce que le pharaon du Nouvel Empire n'était pas conçu dans la religion égyptienne comme un simple souverain séculier. Les sources décrivent le roi comme divin et comme médiateur entre les dieux et les hommes. À l'époque du Nouvel Empire, cette conception était notamment liée à Amon-Rê et à la royauté.
2.2. L'axe militaire
Amon est extraordinairement bien documenté dans l'environnement militaire du Nouvel Empire.
Le cas de Ramsès II et de la bataille de Qadesh est particulièrement révélateur. L'armée égyptienne était organisée en divisions portant les noms de divinités, notamment Amon, Rê, Ptah et Seth. Une publication spécialisée sur l'armée ramesside donne explicitement la « division d'Amon » dans le récit de Qadesh.
Dans le récit de Qadesh, la division d'Amon accompagne directement Ramsès II. La relation entre Amon, le roi et la victoire militaire n'est donc pas une association théologique abstraite : elle appartient à la représentation officielle de la guerre royale.
Les représentations de Karnak consacrées aux guerres de Ramsès II montrent d'ailleurs le retour des troupes et la présentation des prisonniers à Amon.
Un document consacré à l'art égyptien résume également le rôle militaire d'Amon-Rê : sur les pylônes et les murs des temples du Nouvel Empire, Amon-Rê est représenté remettant au roi l'arme associée à la victoire militaire.
Il faut donc nuancer la formule « Amon était le dieu de la guerre ». Ce serait trop simplificateur. En revanche, il est historiquement bien établi que le culte d'Amon était profondément intégré à l'idéologie militaire et impériale de la royauté du Nouvel Empire.
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3. Amon et le pouvoir royal
Le développement d'Amon à Thèbes accompagne la montée en puissance des dynasties thébaines.
Le sanctuaire de Karnak devient progressivement un centre religieux majeur et Amon est intégré à la théologie royale sous la forme Amon-Rê. Le Centre franco-égyptien d'étude des temples de Karnak souligne que le sanctuaire d'Amon-Rê était lié à la légitimation des dynastes thébains.
Au Nouvel Empire, Amon est présenté comme une divinité d'importance nationale et même universelle. Une synthèse académique publiée par Oxford le décrit comme devenu une divinité majeure, protectrice de la royauté koushite après l'expansion égyptienne et comme dieu national et universel.
Le rapport entre Amon et le roi est donc structurel :
Amon → légitimité royale → pouvoir politique → expansion militaire → culte d'État.
Cette imbrication est précisément intéressante lorsqu'on examine un personnage coranique qui se trouve simultanément au contact de Pharaon, de l'appareil de pouvoir et d'un acte à caractère religieux.
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4. Le contexte cultuel d'Hāmān
Le contexte de Coran 28:38 mérite une attention particulière.
Pharaon affirme :
«« Je ne connais pas pour vous d'autre divinité que moi-même. »»
Puis il invoque Hāmān pour l'établissement d'un édifice permettant d'atteindre les voies des cieux et de rechercher le dieu de Moïse.
Le passage associe donc :
Pharaon → divinité royale → Hāmān → édification → ciel → dieu.
Cette structure est particulièrement intéressante dans une perspective égyptologique, parce que la royauté égyptienne était elle-même insérée dans une architecture religieuse monumentale extrêmement développée.
Karnak, par exemple, n'était pas seulement un temple isolé : il constituait un vaste complexe comprenant pylônes, cours, obélisques, sanctuaires et espaces processionnels. Sous le Nouvel Empire, les constructions religieuses et royales s'y sont considérablement développées.
La barque divine d'Amon était également portée en procession. Une stèle ramesside conservée au Metropolitan Museum représente explicitement la barque d'Amon-Rê portée en procession et indique que le dieu était censé donner des oracles par l'intermédiaire des mouvements des prêtres portant le sanctuaire.
Il faut donc éviter de réduire l'arrière-plan d'Hāmān à une simple « tour ». Le vocabulaire coranique permet une lecture architecturale, mais le contexte global peut également être rapproché d'un monde où architecture, procession, royauté et communication avec le divin étaient profondément imbriquées.
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5. Le problème du nom : Amon, Amun, Amen, Ammon, Hammon
La comparaison ne doit surtout pas partir de la seule forme grecque classique Ἄμμων (Ámmōn).
Le nom d'Amon a connu une histoire phonétique et graphique complexe. On rencontre dans les traditions anciennes des formes apparentées telles que :
Aman - Amen - Amon - Amun - Amoun - Ammon - Hammon.
Cette diversité est importante parce qu'elle montre qu'il serait méthodologiquement incorrect d'exiger une identité graphique entre هَامَان Hāmān et Ἄμμων Ámmōn.
La question pertinente devient :
«Une forme sémitique intermédiaire, issue d'une ancienne adaptation orale du nom d'Amon/Hammon, pourrait-elle avoir abouti à Hāmān ?»
Cette question est beaucoup plus précise.
Une source turque spécialisée dans l'étude de Hāmān présente justement comme hypothèse que le nom pourrait être lié à Amon et relève les diverses formes Aman, Amen, Amon, Ammon, Amun, Haman et Hammon. Cette proposition ne constitue pas une démonstration, mais elle confirme que la comparaison Hāmān/Amon a une histoire dans la recherche moderne.
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6. L'importance de Hámmōn
La forme grecque Hámmōn, avec aspiration initiale, est particulièrement intéressante pour la présente hypothèse.
Elle montre que le passage vers H- n'est pas nécessairement une invention tardive.
Mais le phénomène plus général de transmission grecque vers les langues sémitiques est encore plus instructif.
Une étude de la documentation sémitique ancienne indique que les emprunts grecs en syriaque du IIIe siècle représentent généralement l'aspiration grecque par h. Elle donne notamment des exemples de mots grecs à esprit rude transcrits avec h en syriaque.
Cela établit au moins un mécanisme général :
aspiration grecque → h sémitique.
La disparition de l'aspiration est également documentée dans l'histoire du grec lui-même et dans sa transmission aux langues voisines. Le phénomène n'est donc pas une propriété immuable du nom.
Ainsi :
Hámmōn → forme sémitique avec h
est linguistiquement possible.
Mais il faut rester prudent : cela ne démontre évidemment pas que cette chaîne particulière s'est produite pour Amon.
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7. Le problème des voyelles
La question de ō → ā est plus délicate mais également intéressante.
Le syriaque ancien ne possédait pas immédiatement un système de vocalisation comparable à celui des manuscrits médiévaux. Les voyelles pouvaient être indiquées de manière partielle par les lettres-mères et par différents procédés graphiques.
Les traditions syriaques ultérieures développent des systèmes explicites de signes vocaliques ; les systèmes occidentaux et orientaux permettent notamment de distinguer /a/, /o/, /e/, /i/ et /u/.
La transcription des emprunts grecs était par ailleurs fluctuante. Une grammaire syriaque relève notamment que le grec ο pouvait être laissé complètement non exprimé dans certaines transcriptions, avec plusieurs graphies concurrentes pour un même mot grec.
Cette donnée est importante pour une hypothèse fondée sur une transmission orale : une transcription syriaque ne constitue pas nécessairement une photographie parfaite de la réalisation phonétique grecque.
Il existe donc une différence fondamentale entre :
forme grecque écrite → transcription savante
et
nom transmis oralement → adaptation phonologique dans une langue sémitique.
Dans le second cas, une voyelle étrangère peut être rapprochée d'une catégorie vocalique disponible dans la langue réceptrice.
Il ne faut cependant pas transformer cela en règle :
«ō → ā»
n'est pas une loi générale du syriaque.
La formulation correcte est :
«une adaptation vocalique de ce type est phonologiquement envisageable dans une chaîne de transmission orale, mais son existence pour le nom d'Amon doit être démontrée par une attestation intermédiaire.»
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8. Pourquoi une transmission orale est historiquement pertinente
L'absence d'une forme écrite intermédiaire ne permet pas de conclure à l'inexistence d'une tradition.
Dans un scénario de transmission :
Égypte → monde grec/romain → milieux araméophones/syriaques → milieu arabe → Coran
il est possible qu'une partie des traditions explicatives ait disparu tandis que le nom lui-même était conservé.
Cette possibilité est particulièrement pertinente pour les noms propres étrangers.
Un nom peut survivre alors que :
- sa langue d'origine n'est plus comprise ;
- son étymologie est oubliée ;
- sa fonction originelle disparaît ;
- sa vocalisation est adaptée ;
- son orthographe est ensuite fixée par une nouvelle tradition.
Dans cette perspective, le caractère énigmatique de Hāmān pourrait être compatible avec une survivance lexicale sans survivance du contexte explicatif.
Cela ne constitue pas une preuve, mais c'est une hypothèse historique raisonnable.
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9. La convergence contextuelle
L'intérêt de l'hypothèse ne repose donc pas sur la seule ressemblance :
Hāmān ~ Hammon.
Cette ressemblance serait insuffisante.
Le véritable faisceau d'indices est constitué de plusieurs éléments :
A. Proximité avec Pharaon
Hāmān est constamment placé dans le cercle immédiat de Pharaon.
B. Rang exceptionnel
Il est nommé directement avec Pharaon lorsque Moïse est envoyé aux dirigeants.
C. Fonction architecturale
Pharaon lui ordonne de construire un édifice monumental.
D. Fonction religieuse
La construction est liée explicitement à la recherche du dieu de Moïse et aux voies célestes.
E. Rapport avec l'appareil militaire
Le contexte général du pouvoir pharaonique dans lequel Hāmān est placé est celui d'un État dont la religion d'Amon est profondément intégrée à l'idéologie militaire.
F. Amon comme divinité royale
Amon est étroitement associé à la légitimité et à la royauté du Nouvel Empire.
G. Amon et l'armée
La division d'Amon constitue l'une des divisions militaires documentées de l'armée égyptienne du Nouvel Empire, notamment à Qadesh.
H. Amon et le culte processionnel
Les processions de la barque d'Amon sont attestées dans le matériel ramesside.
I. Variabilité du nom
Aman/Amen/Amon/Amun/Ammon/Hammon constituent un ensemble de formes historiquement diverses.
J. Plasticité des emprunts grec-syriaques
L'aspiration et les voyelles grecques pouvaient être adaptées dans la transmission sémitique.
Pris séparément, aucun de ces éléments ne démontre Hāmān = Amon.
Pris ensemble, ils justifient une investigation philologique et historique spécifique.
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10. Une hypothèse de transmission
Le modèle hypothétique peut être représenté ainsi :
Amon / Amun
↓
formes anciennes Aman / Amen / Amon
↓
Ammon / Hammon / Hámmōn dans les traditions gréco-romaines
↓
adaptation araméophone ou syriaque
↓
réduction ou réinterprétation de la vocalisation
↓
forme sémitique ancienne Hāmān
↓
fixation coranique : هَامَان
Il ne s'agit pas d'affirmer que chacune de ces étapes est documentée.
Il s'agit d'un modèle explicatif à tester.
Le point décisif serait de découvrir une forme intermédiaire préislamique :
araméenne, syriaque, nabatéenne ou arabe ancienne
présentant une forme proche de Hāmān et pouvant être reliée à Amon/Hammon.
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11. Ce que l'hypothèse explique mieux qu'une simple translittération
Une translittération directe de Ἄμμων vers l'arabe donnerait naturellement lieu à des difficultés pour expliquer :
- le h ;
- le passage de -ōn à -ān ;
- la forme coranique exacte ;
- et surtout la fonction de Hāmān dans le récit.
Une hypothèse de transmission orale ancienne permet au contraire de considérer séparément :
consonnes → adaptation sémitique
voyelles → adaptation phonologique
morphologie → réanalyse
fonction → conservation d'un contexte culturel
Cela correspond davantage au comportement réel des noms propres lorsqu'ils circulent entre plusieurs langues.
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12. La question de la « leçon désuète »
C'est ici que l'hypothèse rejoint une question plus générale sur la transmission parabiblique.
Si une tradition ancienne conservait :
- un nom ;
- un rôle ;
- un contexte cultuel ;
- une relation avec Pharaon ;
mais que les communautés ultérieures avaient perdu la compréhension de l'ensemble, le dernier témoin écrit pourrait conserver le nom sans conserver l'explication de son origine.
Le Coran pourrait alors constituer, non pas une copie d'un texte égyptien ou syriaque perdu, mais la fixation tardive d'une tradition orale plus ancienne.
Cela correspondrait précisément à l'hypothèse d'une tradition parabiblique ou prémassorétique dont certains éléments auraient survécu dans des milieux sémitiques jusqu'à l'Antiquité tardive.
Une telle hypothèse est historiquement possible, mais elle doit être distinguée de l'affirmation théologique selon laquelle le Coran serait d'origine divine. Les deux propositions peuvent être étudiées séparément.
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13. Les objections à prendre en compte
Une étude critique doit également exposer les difficultés.
13.1. Absence d'un Hāmān égyptien clairement identifié
Il n'existe pas actuellement de consensus égyptologique permettant d'identifier sans ambiguïté le Hāmān coranique à un personnage historique particulier.
13.2. Le Hāmān biblique
a/ Le nom Haman existe dans le livre d'Esther, où il désigne un dignitaire perse. Il constitue donc une autre source possible de la forme coranique et doit être pris en considération dans toute analyse historique.
b/ Amon et Pharaon dans la tradition biblique
L'association entre Amon, la puissance égyptienne et Pharaon n'est pas étrangère à la tradition biblique. Même si le récit de l'Exode ne nomme pas Amon, plusieurs textes prophétiques ultérieurs conservent une représentation de l'Égypte dans laquelle Amon de No (Thèbes) apparaît directement au voisinage de Pharaon et de la puissance politique et militaire égyptienne.
Le passage le plus explicite se trouve en Jérémie 46:25 :
« Voici, je vais châtier Amon de No, Pharaon, l'Égypte, ses dieux et ses rois, Pharaon et ceux qui se confient en lui. »
Le texte hébreu mentionne Amon de No (אָמֹן מִנֹּא), c'est-à-dire Amon de Thèbes, puis Pharaon et l'Égypte. Amon est ainsi placé dans une même formule avec Pharaon, les dieux et les rois d'Égypte. Il ne s'agit donc pas simplement d'une référence géographique à Thèbes : Amon apparaît comme l'une des puissances constitutives de l'ordre religieux et politique égyptien.
Un autre passage est particulièrement intéressant pour la dimension militaire. Nahum 3:8-9 évoque la chute de No-Amon :
« Es-tu meilleure que No-Amon, qui était située parmi les fleuves, entourée d'eaux, ayant la mer pour rempart, la mer pour muraille ? L'Éthiopie et l'Égypte étaient sa force, et elle était sans limites ; Put et les Libyens étaient ses auxiliaires. »
No-Amon est ici représentée comme une grande puissance dont la force repose sur l'Égypte, l'Éthiopie et des auxiliaires libyens. Le contexte est donc explicitement celui d'une puissance politique et militaire. Le texte témoigne ainsi de l'association étroite, dans la mémoire biblique, entre No-Amon, l'Égypte et son appareil de puissance.
Cette association apparaît également dans Ézéchiel 30, dans une oracle contre l'Égypte. Le prophète annonce notamment :
« Je mettrai le feu à l'Égypte, et No sera profondément dans l'angoisse... Je répandrai ma fureur sur Sin, la forteresse de l'Égypte, et j'exterminerai la multitude de No. »(Ézéchiel 30:16)
Le même oracle concerne directement Pharaon et l'Égypte : Ézéchiel 30:10-12 annonce que Dieu fera cesser « la multitude de l'Égypte » et précise que le roi de Babylone « détruira la multitude de l'Égypte ». No appartient donc explicitement au même tableau politique que Pharaon et le pouvoir égyptien.
Ces passages sont importants pour l'étude de Hāmān parce qu'ils montrent que la tradition biblique elle-même pouvait conserver une représentation où Amon/No-Amon, Pharaon, l'Égypte et la puissance militaire sont étroitement imbriqués.
Il faut néanmoins respecter la distinction chronologique : Amon n'est pas nommé dans le récit biblique de l'Exode. Les passages cités sont des textes prophétiques postérieurs. Ils ne constituent donc pas une preuve que le Pharaon de l'Exode adorait Amon ou que Hāmān dérive nécessairement d'Amon.
Ils constituent cependant un élément de contexte important pour l'hypothèse selon laquelle une ancienne tradition sémitique aurait pu conserver une association entre Pharaon, Amon et le pouvoir égyptien, association susceptible d'avoir subi des transformations au cours de sa transmission orale.
Dans cette perspective, la convergence avec le Coran devient particulièrement intéressante : Hāmān y est placé auprès de Pharaon, dans un environnement de pouvoir, de construction monumentale et de confrontation religieuse, tandis que la tradition biblique postérieure conserve elle-même le souvenir d'Amon de No comme une puissance intimement liée à l'Égypte et à Pharaon.
13.3. L'hypothèse Amon-Hāmān n'est pas consensuelle
Certains auteurs ont proposé une relation entre Hāmān et Amon, tandis que d'autres la contestent. La littérature sur le sujet reste donc divisée.
13.4. Le passage ō → ā n'est pas démontré pour ce nom mais des exemples existent [1]
La possibilité générale d'adaptation vocalique ne suffit pas à établir cette transformation particulière.
13.5. L'absence d'une attestation syriaque intermédiaire
C'est actuellement le principal manque documentaire.
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14. Ce qui serait une preuve beaucoup plus forte
La recherche devrait maintenant être extrêmement ciblée.
Il faudrait rechercher :
1. ܗܡܢ / ܗܡܘܢ / ܐܡܘܢ / ܐܡܢ et variantes ;
2. les transcriptions syriaques de Ἄμμων / Ἅμμων ;
3. les formes araméennes de Amun/Amon/Hammon ;
4. les attestations nabatéennes ou palmyréniennes ;
5. les formes arabes préislamiques ;
6. les théonymes ou anthroponymes contenant les mêmes consonnes ;
7. les cas où ō/o/u grec est adapté en ā/a dans des noms propres ;
8. les cas où l'aspiration grecque est ajoutée ou supprimée ;
9. les attestations où une divinité donne son nom à une fonction sacerdotale ou administrative ;
10. enfin, les attestations d'une association Amon + prêtre + architecture + royauté.
La découverte d'un seul document préislamique réunissant plusieurs de ces caractéristiques serait considérablement plus probante qu'une longue série de simples ressemblances phonétiques.
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15. L'édification vers les voies célestes et le contexte amonien
La mention coranique d'une édification destinée à permettre à Pharaon d'atteindre les « voies des cieux » constitue un élément particulièrement énigmatique du récit de Moïse :
« Ô Hāmān, mets à feu pour moi sur l'argile, puis établis pour moi un ṣarḥ, afin que je puisse atteindre les voies, les voies des cieux, et que je puisse regarder le dieu de Moïse. »(Coran 28:38)
L'intérêt de cette formulation réside précisément dans son caractère inhabituel. Le texte ne décrit pas simplement la construction d'un bâtiment administratif ou militaire : l'édification est explicitement associée à une recherche d'accès aux « voies des cieux » et à la volonté de regarder le dieu de Moïse.
Cette représentation peut être rapprochée, avec prudence, de la conception égyptienne du temple comme espace de manifestation et de déplacement du dieu. Dans la théologie thébaine du Nouvel Empire, Amon occupe une place centrale dans les rituels processionnels. Ses statues cultuelles sont transportées dans des barques sacrées et des sanctuaires sont spécifiquement conçus pour permettre ces manifestations et ces déplacements rituels.
L'architecture sacrée n'est donc pas seulement un édifice destiné à abriter une divinité. Elle participe à la relation entre le monde terrestre, le roi et le domaine divin. Les grands complexes d'Amon à Karnak et à Louxor, notamment sous les souverains ramessides, matérialisent cette relation par leurs sanctuaires, leurs axes processionnels et leurs espaces cérémoniels.
Dans ce contexte, la fonction d'Amon est elle-même beaucoup plus large que celle d'une divinité locale. La théologie amonienne lui attribue une dimension créatrice, royale et cosmologique. Sous la forme Amon-Rê, il est associé à la puissance solaire, à la création et au maintien de l'ordre cosmique. Le roi, en construisant et en entretenant les sanctuaires du dieu, participe ainsi à la restauration permanente de cet ordre.
La convergence devient alors remarquable :
Pharaon → puissance divine → édification → sanctuaire → procession → manifestation d'Amon → domaine céleste.
Le passage coranique ne reproduit évidemment pas la description d'un temple égyptien identifiable. Il ne permet pas non plus, à lui seul, d'identifier Hāmān à Amon. En revanche, la présence simultanée de ces éléments dans un récit tardif peut constituer un indice historique intéressant d'une mémoire ancienne, particulièrement si elle est mise en relation avec d'autres convergences indépendantes du corpus coranique.
L'hypothèse n'est donc pas que le Coran conserverait une description exacte de Karnak ou d'un rituel précis. Elle est plus prudente : un motif religieux ancien, dans lequel le roi, l'édification monumentale, la manifestation divine et l'accès au domaine céleste étaient étroitement liés, pourrait avoir survécu sous une forme profondément transformée dans une tradition sémitique ultérieure.
La valeur de l'indice augmente alors si plusieurs éléments convergent indépendamment : le contexte pharaonique, la fonction militaire et cultuelle attribuée à Hāmān, le rapprochement possible avec Amon, la fonction créatrice de ce dernier, ainsi que l'association entre édification, feu et domaine céleste.
C'est cette densité de convergences, plutôt qu'un parallèle isolé, qui justifie de considérer le passage comme potentiellement révélateur d'une tradition ancienne aujourd'hui en partie perdue ou devenue difficile à identifier.
16. Conclusion
L'hypothèse Hāmān = forme sémitique ancienne apparentée à Amon/Hammon ne doit donc ni être affirmée comme un fait établi, ni être rejetée comme une simple homophonie.
Le dossier présente plusieurs éléments indépendants qui rendent son examen légitime.
Le plus important n'est pas la ressemblance :
Hāmān / Hammon.
C'est la convergence :
Hāmān
→ proche de Pharaon
→ rang politique exceptionnel
→ construction monumentale
→ contexte explicitement religieux
→ rapport aux voies célestes
→ environnement militaire
→ environnement cultuel
face à :
Amon
→ divinité majeure de l'État du Nouvel Empire
→ étroitement associée à la royauté
→ intégrée à l'idéologie militaire
→ division militaire portant son nom
→ immense centre cultuel de Karnak
→ processions de la barque divine
→ légitimation du pouvoir royal
→ nombreuses variantes phonétiques et graphiques anciennes.
À cela s'ajoute un mécanisme de transmission linguistique crédible : les emprunts grecs au syriaque montrent que les aspirations et les voyelles pouvaient être adaptées, tandis que la transmission orale pouvait produire des formes plus éloignées de l'écrit grec.
La formulation historiquement la plus forte que l'on puisse actuellement défendre est donc :
«Hāmān pourrait conserver une forme sémitique ancienne d'un nom apparenté à Amon/Hammon, transmise oralement à travers des milieux araméophones ou syriaques et finalement fixée dans la tradition coranique. La convergence entre la forme du nom et la fonction attribuée à Hāmān justifie une recherche documentaire spécifique, mais l'absence actuelle d'un intermédiaire préislamique interdit encore de considérer cette identification comme démontrée.»
Cette hypothèse est particulièrement intéressante dans une étude plus large des traditions parabibliques et prémassorétiques : le Coran pourrait, dans ce modèle, avoir conservé certains éléments devenus opaques dans les traditions écrites ultérieures, non nécessairement sous leur forme originale, mais sous une forme linguistiquement adaptée et devenue autonome.
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[1] Par exemple Theódōros devient en syriaque Teodāros, avec le ō qui devient ā.
[2] Le feu, l'édification et la fonction créatrice d'Amon dans Coran 28:38
Le passage de Coran 28:38 mérite une attention particulière, car sa formulation arabe permet une lecture plus précise que la traduction courante :
« Ô Hāmān, provoque pour moi la mise à feu sur l'argile, puis établis pour moi un ṣarḥ, afin que je puisse atteindre les voies, les voies des cieux, et que je puisse regarder le dieu de Moïse. »
Le premier verbe, أَوْقِدْ (awqid), dérive de la racine و-ق-د, associée au fait d'allumer, de faire brûler ou de provoquer la combustion. Il possède donc une valeur causative : Pharaon ne demande pas simplement qu'un feu soit présent, mais qu'il soit mis en feu ou activé pour lui.
Le second groupe verbal, فَاجْعَلْ لِي صَرْحًا (fajʿal lī ṣarḥan), signifie littéralement de faire ou d'établir pour lui un ṣarḥ, terme désignant une construction élevée ou monumentale. La traduction traditionnelle par « tour » est possible, mais elle réduit quelque peu la portée du terme. « Établir pour moi un édifice élevé » rend plus directement sa valeur.
La construction syntaxique est remarquable : les deux opérations sont introduites par لِي (lī), « pour moi ».
أَوْقِدْ لِي
→ « fais brûler pour moi »
فَاجْعَلْ لِي صَرْحًا
→ « établis pour moi un édifice »
Le passage présente ainsi une succession causale : mise à feu → édification → ascension vers les voies célestes → recherche du dieu de Moïse.
Cette formulation devient particulièrement intéressante lorsqu'elle est confrontée au contexte religieux de l'Égypte du Nouvel Empire.
Le feu possède dans la religion égyptienne une dimension qui dépasse largement son utilisation matérielle. Il intervient dans les rites du temple, dans les formules magiques et dans les représentations de la puissance divine. Des rituels comportent notamment des formules récitées au moment de l'allumage du feu. Dans certaines pratiques magiques, une invocation est même récitée jusqu'à l'apparition effective de la lumière dans la flamme. La parole rituelle n'est donc pas conçue comme une simple description : elle participe à l'accomplissement de l'action.
Cette conception est compatible avec une compréhension du feu comme manifestation d'une puissance divine.
Or Amon possède précisément une fonction qui permet d'inscrire cette manifestation dans un cadre théologique plus large. À l'époque du Nouvel Empire, Amon, particulièrement sous la forme Amon-Rê, est une puissance créatrice, génératrice et souveraine. Il n'est pas seulement le dieu auquel le roi dédie des monuments : il participe à la conception théologique de l'établissement et du maintien de l'ordre cosmique.
La fonction « édificatrice » d'Amon doit donc être comprise au sens symbolique et cosmologique plutôt qu'au sens littéral d'un dieu construisant lui-même un bâtiment. Amon est une puissance qui fait, engendre, établit et maintient. Le roi, quant à lui, accomplit matériellement les constructions qui permettent au culte divin de se manifester et de se perpétuer.
Cette relation est particulièrement visible dans l'architecture thébaine. Les rois du Nouvel Empire construisent pour Amon des sanctuaires, des espaces cultuels et des installations destinées aux processions de sa barque sacrée. L'édifice religieux n'est donc pas un simple bâtiment : il constitue un espace où la présence divine peut être manifestée, où le dieu peut être honoré et où son déplacement rituel peut être accompli.
Dans cette perspective, la séquence coranique :
feu → argile → édifice élevé → voies célestes → dieu
présente une combinaison particulièrement intéressante avec la conception égyptienne du rapport entre manifestation divine, création, royauté et architecture sacrée.
L'hypothèse peut alors être formulée avec davantage de précision. Il ne serait pas nécessaire de supposer que Pharaon ordonne littéralement à Amon de construire une tour. Une tradition ancienne pourrait avoir conservé une représentation dans laquelle le roi invoque une puissance divine créatrice afin qu'une manifestation divine soit produite et qu'un édifice soit établi en relation avec le domaine céleste.
Dans un tel scénario, le rôle de Hāmān pourrait représenter la conservation narrative d'une fonction originellement associée au domaine cultuel ou divin. La transformation aurait alors pu conduire à la formulation :
Pharaon → Hāmān → mise à feu → édification → accès céleste → recherche du dieu.
Cette hypothèse demeure spéculative tant qu'un texte intermédiaire préislamique ne permet pas d'en établir la transmission. Mais elle est plus solide qu'une simple comparaison phonétique entre Hāmān et Amon, car elle prend en compte simultanément le rôle attribué à Hāmān, la fonction créatrice d'Amon, le caractère rituel du feu, la fonction royale de l'édification et le rapport entre architecture sacrée et manifestation divine.
La mention énigmatique dans le Coran de l'édification d'un monument permettant d'atteindre les voies célestes est un indicateur fort, d'un souvenir authentique rejoignant les rituels processuelle caractéristiques ou Amon joue précisément une fonction attestée.
Le passage peut donc être retenu comme un élément particulièrement intéressant de l'étude comparative, non comme la preuve isolée d'un rituel égyptien précis, mais comme un point où feu, parole efficace, puissance créatrice, royauté, édification monumentale et accès au domaine céleste se trouvent réunis dans une même unité narrative.
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