Note39
Pharaon, Moïse et les signes de l'autorité divine dans le Coran 43:51-53
Le passage de la sourate Az-Zukhruf (43:51-53) mérite une attention particulière lorsqu'on le replace dans le contexte culturel et politique de l'Égypte du Nouvel Empire. Pharaon y oppose sa propre personne à Moïse en mobilisant plusieurs critères de légitimité : l'éloquence, le prestige matériel, l'or et la présence de messagers divins accompagnateurs. Pris ensemble, ces éléments composent un discours de pouvoir qui peut être éclairé par les conceptions égyptiennes de la royauté.
1. Une comparaison directe entre Pharaon et Moïse
Pharaon déclare :
« Ne suis-je pas meilleur que celui-ci, qui est méprisable et qui sait à peine s'exprimer ? »(Coran 43:52)
La première attaque porte donc sur la parole.
Ce détail est important. Pharaon ne commence pas par contester la doctrine de Moïse, mais sa capacité à incarner publiquement l'autorité. Dans une société où la parole royale possède une dimension institutionnelle et sacrée, l'éloquence n'est pas un simple talent personnel.
La littérature égyptienne accorde une place considérable à la maîtrise de la parole. La « sagesse de Ptahhotep », par exemple, insiste sur la valeur de la parole appropriée et de la maîtrise de soi. Le Conte de Sinouhé met également en scène la parole comme instrument de prestige et de reconnaissance. Plus directement encore, dans les textes royaux, le souverain est régulièrement présenté comme celui dont la parole produit l'ordre et l'autorité.
La question de l'éloquence est également présente dans les traditions concernant Moïse lui-même. Le récit coranique rapporte sa demande :
« Et dénoue le nœud de ma langue, afin qu'ils comprennent ma parole. »(Coran 20:27-28)
Et il demande à Dieu qu'Aaron l'assiste :
« Aaron, mon frère, est plus éloquent que moi en langage. »(Coran 28:34)
Le contraste entre Moïse, dont la parole est présentée comme difficile, et Pharaon, qui se présente comme supérieur, n'est donc pas accidentel dans la construction coranique.
2. L'or : plus qu'un signe de richesse
Pharaon poursuit :
« Pourquoi donc ne lui a-t-on pas lancé des bracelets d'or ? »(Coran 43:53)
Le choix de l'or est remarquable dans une culture égyptienne où ce métal possède une signification religieuse exceptionnelle.
Dans la conception égyptienne, l'or est associé aux dieux et à leur nature incorruptible. Les textes funéraires et religieux associent notamment l'or à la chair divine : la chair des dieux est décrite comme étant d'or, tandis que leurs os peuvent être associés à l'argent et leurs cheveux au lapis-lazuli.
L'or n'est donc pas seulement une richesse. Il possède une dimension cosmologique et divine : il est incorruptible, lumineux et associé à la permanence du divin.
Dans ce contexte, la demande de Pharaon concernant les bracelets d'or peut être comprise comme une exigence de signes visibles de prestige et d'investiture.
Il oppose ainsi son propre univers de pouvoir matériel à Moïse : si celui-ci est réellement l'envoyé d'une puissance supérieure, pourquoi ne porte-t-il pas les marques extraordinaires de cette dignité ?
Cette question prend une résonance supplémentaire dans le contexte ramesside, où le souverain est représenté dans un appareil matériel et symbolique extrêmement riche. Les objets d'or associés à la personne royale ne constituent pas seulement des ornements : ils participent à la manifestation visuelle du statut du roi.
3. Les « anges » comme accompagnateurs célestes
Le deuxième signe demandé par Pharaon est encore plus révélateur :
« Ou pourquoi les messagers (wptyw) ne sont-ils pas venus avec lui, en compagnie ? »(Coran 43:53)
Le texte ne demande donc pas simplement que Moïse produise un miracle. Pharaon imagine que l'autorité divine devrait être accompagnée de représentants célestes.
Le terme arabe malāʾika désigne ici les êtres célestes envoyés par Dieu. Le rapprochement avec l'hébreu malʾākh, « messager », est particulièrement intéressant : le concept sémitique met en avant la fonction d'envoyé.
Dans la pensée religieuse de l'Égypte antique, le terme égyptien wpwtyw (souvent transcrit wptyw ou wepoutiou, dérivé de la racine wpj, signifiant « séparer », « ouvrir » ou « juger ») désigne littéralement les « messagers » ou « délégués ». Si ce terme qualifie dans la sphère profane les émissaires et ambassadeurs diplomatiques chargés de transmettre la volonté du pharaon, il prend dans le domaine mythologique et funéraire une dimension transcendance essentielle. Ces entités célestes servent d'intermédiaires entre les grandes divinités du panthéon et le monde des hommes ou l'Au-delà (le Douat). En tant qu'émissaires sacrés ou divinités d'accompagnement — à l'image du dieu Oupouaout (Wp-wꜣwt), « Celui qui ouvre les chemins » —, les wpwtyw veillent à l'exécution des ordres divins, protègent la barque solaire durant sa traversée nocturne et escortent le défunt lors de son voyage vers l'éternité. Dans les textes liturgiques et funéraires (tels que les Textes des Pyramides ou le Livre des Morts), ils peuvent incarner des guides bienveillants guidant le ba de l'immarcescible à travers les pièges du monde souterrain, mais aussi des exécuteurs redoutables chargés d'appliquer le châtiment divin contre les forces du chaos (Isfet) pour préserver l'ordre cosmique (Maât).
Le verset peut ainsi être lu comme une mise en scène de la question de la représentation de l'autorité :
autorité supérieure → envoyé → accompagnement ou confirmation de l'autorité.
Pharaon demande pourquoi Moïse n'est pas accompagné par de tels représentants célestes.
4. Le contexte politique : révoltes et roitelets de Canaan
Cette logique prend une dimension particulière lorsqu'on considère le fonctionnement de l'empire égyptien au Levant.
Canaan n'était pas simplement un espace vide soumis directement à l'administration égyptienne. Le système reposait largement sur des petits royaumes et leurs dirigeants locaux, soumis à l'influence ou à l'autorité égyptienne.
Les lettres d'Amarna offrent une documentation exceptionnelle sur cette situation. Elles montrent des souverains locaux qui se plaignent, négocient, demandent une intervention militaire, accusent leurs rivaux et signalent des révoltes.
Le phénomène des soulèvements est donc parfaitement intelligible dans le cadre impérial égyptien.
Le règne de Ramsès II fournit également un contexte de conflits et de réaffirmation de l'autorité égyptienne au Levant. La campagne de Qadesh constitue l'exemple le plus spectaculaire : l'affrontement avec les Hittites intervient dans une région où le contrôle politique, les alliances et la fidélité des autorités locales sont des enjeux permanents.
Dans un tel environnement, la question posée par Pharaon à Moïse prend une portée politique :
Qui représente réellement l'autorité ?
Pharaon revendique l'autorité terrestre suprême. Moïse prétend être envoyé par une autorité supérieure. Pharaon exige donc des signes capables de rendre cette prétention crédible aux yeux du peuple.
5. L'éloquence comme instrument politique
Le choix de l'éloquence devient alors particulièrement cohérent.
Dans le récit coranique, Pharaon utilise la parole pour disqualifier Moïse devant son auditoire. Il ne se contente pas de nier sa mission : il transforme une faiblesse personnelle de Moïse en argument contre son autorité.
Le Coran fait d'ailleurs plusieurs fois de la parole un élément déterminant de la confrontation.
Moïse demande :
« Dénoue le nœud de ma langue, afin qu'ils comprennent ma parole. »(20:27-28)
Puis :
« Et donne-moi un ministre de ma famille, Aaron, mon frère. [...] et délie le nœud de ma langue afin qu'ils comprennent ma parole. »(20:29-36)
Dans la sourate Al-Qasas, Moïse dit explicitement :
« Aaron, mon frère, est plus éloquent que moi en langage ; envoie-le donc avec moi comme auxiliaire pour confirmer mes paroles. »(28:34)
La parole est ainsi intégrée à la mission prophétique elle-même.
Cette importance de la parole est également compatible avec la culture égyptienne du pouvoir. La Maât, l'ordre juste du monde, est étroitement liée à l'exercice correct de l'autorité royale, et les textes de sagesse accordent une place importante à la maîtrise du discours. Le souverain idéal n'est pas seulement celui qui possède la force : il est également celui dont la parole est efficace, mesurée et légitime.
6. Une structure rhétorique cohérente
Le discours de Pharaon peut ainsi être reconstruit autour de plusieurs signes de légitimité :
| Élément | Fonction dans le discours de Pharaon |
|---|---|
| Éloquence | Capacité à convaincre et à exercer l'autorité |
| Or | Prestige, richesse, éclat et association au divin |
| Bracelets | Manifestation visible du statut |
| Messagers célestes | Confirmation extérieure d'une mission divine |
| Autorité personnelle de Pharaon | Référence terrestre à laquelle Moïse est comparé |
La cohérence de l'ensemble est remarquable.
Pharaon dit en substance : si Moïse est réellement l'envoyé d'une puissance supérieure, pourquoi son apparence, sa parole et son entourage ne manifestent-ils pas cette puissance ?
La question n'est donc pas simplement : « Où est son miracle ? »
Elle est plutôt :
« Où sont les signes sociaux, matériels et célestes qui devraient accompagner une autorité de cette nature ? »
7. Une piste particulièrement intéressante pour le contexte ramesside
Cette lecture ne constitue pas, à elle seule, une preuve que le Pharaon du récit coranique doit être identifié à Ramsès II. Il serait méthodologiquement excessif de transformer ces concordances en identification historique automatique.
Mais leur convergence mérite d'être examinée :
- l'importance accordée à l'éloquence dans la confrontation avec Moïse ;
- la demande de bracelets d'or ;
- la valeur religieuse exceptionnelle de l'or dans la pensée égyptienne ;
- l'existence d'une véritable institution de messagers sous le Nouvel Empire ;
- la conception sémitique du messager (malʾākh) ;
- la présence de messagers ou accompagnateurs célestes dans le langage religieux ;
- les tensions et soulèvements impliquant les autorités locales de Canaan ;
- et, dans le contexte ramesside, l'importance de la manifestation publique de la puissance royale.
Pris séparément, aucun de ces éléments n'est décisif. Pris ensemble, ils constituent un faisceau de correspondances culturelles qui rend le passage 43:51-53 particulièrement intéressant pour une lecture dans le cadre du Nouvel Empire égyptien et, plus spécifiquement, du contexte politique ramesside.

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