Note7

Le feu sur le tīn, possible souvenir d'une technique de calcination en Égypte antique 


Le verset 28:38 du Coran rapporte une parole de Pharaon adressée à Hāmān :

« ô Hāmān, provoque pour moi le feu pardessus le tīn, puis assigne pour moi un monument tel que je puisse atteindre les voies des cieux et regarder vers le Dieu de Moïse. » 

Le point linguistique essentiel réside dans l'expression عَلَى الطِّينِ (ʿalā al-ṭīn). La préposition ʿalā signifie « sur », « au-dessus de », et al-ṭīn désigne le tīn ou une terre argileuse. Le texte ne dit donc pas simplement « cuis l'argile » : il décrit littéralement un feu établi sur le tīn .



Cette formulation mérite d'être confrontée aux techniques de construction de l'Égypte du Nouvel Empire.

Une technologie égyptienne utilisant le feu pour les matériaux de construction

Les données archéologiques montrent que les Égyptiens maîtrisaient plusieurs procédés dans lesquels la chaleur transformait des matières minérales destinées à la construction.

Au temple-portail de Ramsès II à Abydos, les comptes de construction attestent une utilisation importante du gypse. L'étude moderne révèle que la fabrication du plâtre de gypse nécessitait le brûlage, le broyage puis l'extinction à l'eau du matériau. La température nécessaire à la transformation du gypse était d'environ 130 °C. Le gypse était ensuite utilisé notamment dans les mortiers et les enduits du monument.

Nous sommes donc en présence d'une technologie directement attestée dans un contexte ramesside :

gypse → feu ouvert → transformation → broyage → eau →  construction monumentale

Ce n'est pas une reconstruction moderne : les comptes de construction proviennent du contexte archéologique du monument de Ramsès II et documentent effectivement les matériaux employés.

Technique de calcination du gypse à feu ouvert

La calcination du gypse ne nécessitait pas nécessairement un four élaboré : des procédés traditionnels et ethnoarchéologiques attestent une cuisson à feu ouvert, parfois directement sur le sol, où le matériau gypseux était disposé en tas ou sur un sol gypseux affleurant, puis recouvert de combustible. Dans certaines régions du Proche-Orient, des sols riches en gypse ont ainsi été calcinés pendant plusieurs jours au moyen de combustibles disponibles localement, notamment de la paille, des résidus végétaux et du fumier ; des travaux expérimentaux confirment que le gypse peut être transformé par ce type de combustion ouverte, même si le produit obtenu est généralement moins pur qu'avec un four. La température requise pour amorcer la déshydratation du gypse est relativement faible, autour de 100-170 °C, ce qui rend techniquement possible une telle opération avec un combustible végétal ordinaire. Dans une installation à feu ouvert, le combustible pouvait être disposé autour et au-dessus de la matière, de façon à faire pénétrer progressivement la chaleur dans les blocs ; cette configuration permettait une calcination relativement simple mais entraînait aussi l'incorporation d'une certaine quantité de cendres. Les observations ethnoarchéologiques montrent précisément que les résidus de combustible se mélangeaient souvent au gypse calciné lors de sa récupération. La technique générale du feu ouvert, en revanche, est bien documentée dans l'archéologie et l'ethnoarchéologie du gypse. 

Des pierres ou matériaux artificiels au Nouvel Empire

Le phénomène est encore plus large. À Amarna, durant la XVIIIe dynastie, les Égyptiens utilisaient du gypse associé à des fragments de pierre pour produire des matériaux décrits dans la littérature scientifique comme du « gypsum concrete ». Ces matériaux pouvaient être employés dans les fondations et les plateformes monumentales.

Barry Kemp et ses équipes l'ont largement documenté au Grand Temple d’Aton : de vastes nappes de ce béton de gypse servaient de lit de fondation, sur lequel on posait ensuite les blocs de calcaire. Les empreintes des blocs y sont encore visibles. James A. Harrell confirme également l’ampleur de cet usage et l’origine locale de la matière première.

La technologie montre ainsi que l'Égypte du Nouvel Empire ne se limitait pas à la fabrication de briques crues : elle maîtrisait également des procédés permettant de transformer des matières minérales par la chaleur et de les incorporer à des matériaux composites destinés à la construction.

Le contexte ramesside est particulièrement important

Les comptes du temple de Ramsès II montrent que le gypse était transporté depuis les zones désertiques proches d'Abydos et qu'il était utilisé en quantité importante dans la construction. Les documents permettent même de suivre l'approvisionnement en sacs de gypse et l'organisation du chantier.

Deir el-Medina fournit parallèlement une documentation exceptionnelle sur les artisans du Nouvel Empire. Le site a livré de nombreux ostraca hiératiques et administratifs qui permettent de reconstituer l'activité de cette communauté de travailleurs spécialisés. Des ostraca sont explicitement datés de Ramsès II et de Ramsès III.

Cela donne un cadre historique particulièrement intéressant pour rechercher la technique précise évoquée par le verset.

Rapprochement sémantique entre ṭīn, turāb et le gypse

En Mésopotamie, le sumérien IM.BABBAR₂, littéralement « terre/argile blanche », correspond à l'akkadien gaṣṣu, « gypse », montrant qu'une matière que nous identifions aujourd'hui comme du sulfate de calcium pouvait être catégorisée, selon son aspect et son usage, comme une matière terrestre blanche. Cette famille lexicale se retrouve ensuite en syriaque gaṣṣā et en arabe jiṣṣ, ce dernier étant traditionnellement considéré comme un terme non indigène. Parallèlement, l'arabe ancien atteste qaṣṣa/qiṣṣa dans al-qaṣṣa al-bayḍāʾ, désignant la blancheur marquant la fin des menstruations dans la tradition attribuée à ʿAïcha; son emploi explicite pour le gypse est attesté au IXe siècle. Ces données ne permettent pas d'établir ṭīn = gypse, mais montrent que les catégories anciennes pouvaient intégrer le gypse au domaine des matières terrestres blanches. Les discussions arabes ultérieures relatives au tayammum vont dans le même sens en pouvant considérer le gypse comme une matière provenant de la terre, selon son état et sa transformation. Dès lors, l'expression coranique أَوْقِدْ لِي يَا هَامَانُ عَلَى الطِّينِ (Coran 28:38), suivie de la construction du ṣarḥ, peut être examinée, sans anachronisme minéralogique, comme l'éventuelle description d'une opération thermique appliquée à un matériau terreux destiné à la construction. Cela constitue un indice sémantique et technologique, qui semble indiquer que ṭīn du Coran semble être le seul mot arabe susceptible d'indiquer  lexicalement le gypse au moment de sa rédaction.

Ce que nous pouvons conclure

Il serait excessif d'affirmer que nous avons démontré que le verset 28:38 décrit exactement la fabrication du béton de gypse ramesside.

Nous pouvons cependant établir une concordance beaucoup plus précise :

  1. Le Coran place explicitement un feu sur le tīn/la terre. Et non les briques sur le feu.
  2. Le passage associe immédiatement ce feu à une construction monumentale.
  3. L'Égypte du Nouvel Empire connaissait des procédés où le feu transformait des matériaux minéraux destinés à la construction.
  4. Cette technologie est directement attestée dans le contexte de Ramsès II, donc dans la période ramesside.
  5. L'Égypte connaissait également des matériaux artificiels à base de gypse pouvant jouer un rôle comparable à celui d'une pierre ou d'un béton.
  6. La communauté artisanale ramesside de Deir el-Medina nous a laissé une documentation écrite suffisamment abondante pour que la recherche d'un procédé plus précis soit possible.

Ainsi, le verset apparaît décrire une technique avérée de calcination du gypse. Il emploie une formulation compatible avec un environnement technique dans lequel le feu intervenait effectivement dans la préparation de matériaux destinés aux constructions monumentales, le feu étant appliqué par dessus le gypse.

La calcination du gypse est archéologiquement attestée au Nouvel Empire, l'instruction de 28:38 concernant un feu établi par-dessus le tīn mérite d'être examinée comme une description attestée d'une opération technique aujourd'hui redécouverte. La présence de Hāmān et le contexte royal et céleste renforce cette description sur le plan contextuel historique.

Si la calcination du gypse est clairement attestée en Mésopotamie dès le Néolithique, les données archéologiques disponibles pour l’époque ramesside suggèrent qu’elle semble avoir été oubliée ou abandonnée ailleurs. L’absence d’écrits techniques sur ce procédé, alors même que l’Égypte ancienne a produit des descriptions relativement précises de certaines techniques artisanales, invite à s’interroger. Ni les textes administratifs, ni les papyrus techniques, ni les inscriptions de cette période ne décrivent le procédé. Les mentions du gypse (ḳḏ) existent, notamment à Amarna un peu plus tôt, mais elles désignent le matériau ou les ouvriers, jamais la manière de le calciner. Dans une culture qui accordait une importance majeure aux constructions destinées à l’éternité et qui cultivait, dans certains domaines, des savoirs protégés ou transmis de façon restreinte, il devient envisageable que la maîtrise de la calcination du gypse ait été tenue secrète. Dans ce cadre, on peut aussi formuler l’hypothèse que du gypse, brut ou déjà calciné, ait continué d’être exporté depuis l’Égypte jusqu’à une époque plus tardive, permettant de maintenir un usage limité du matériau sans semble-t-il transmettre le savoir-faire de production lui-même, jusqu'à une époque plus récente.


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